jeudi 9 février 2012

bilan

       Tant qu'on a la vie, tant qu'on respire, il faut vivre et respirer et ne pas perdre le peu de vie qui reste à faire le bilan. On ne peut faire le bilan que de ce qui est terminé. Le bilan ne peut-être qu'extérieur. Faire le bilan, c'est préparer le cercueil. L'erreur suprême de Georges Marchais a été précisément en 1979 de faire le bilan du système soviétique. Il souhaitait le caractériser comme "globalement positif". Le socialisme réel ne s'en est pas remis.

vendredi 3 février 2012

retour

Retour


            Une amie équatorienne qui enseignait l'espagnol en France est partie en Allemagne sur un coup de cœur. Je l'aimais beaucoup, elle m'aimait beaucoup, nous nous aimions bien. Rien de plus qu'une amitié. Je l'ai revue quelques jours dans sa maison allemande. Puis elle s'est éloignée, comme ça arrive. Quelques années passent, mon amie, M…, m'appelle, me raconte en trois phrases ses aventures personnelles et professionnelles, me dit qu'elle veut revenir en France, travailler à Paris. Elle cherche à se loger. Comme moi, de mon côté, je voyage souvent, pour des raisons plus personnelles que professionnelles, et que mon appartement parisien reste pendant ces voyages (faut-il dire plutôt séjours que voyages?), je lui propose de lui prêter mon appartement ce qu'elle accepte avec plaisir et moi de mon côté, j'aime bien faire plaisir, parce que j'aime bien qu'on m'aime, chacun a ses faiblesses.
            Elle est donc arrivée, je lui ai laissé les clés, nous ne nous sommes même pas croisés, je suis parti, où vous savez. Je reviens dix jours après, elle est déjà partie, elle m'a laissé un pot de miel et une bouteille de vin. Mais plus encore.
            En entrant dans mon appartement, elle m'a laissé des draps qui sèchent sur les dossiers de chaise et le canapé. Elle m'a laissé des carottes qui pourrissent près de l'évier. Elle a utilisé mon ordinateur pour recevoir ses messages, ce qui pour moi est une intrusion aussi grave que de lire mon courrier privé. Et quand je vais dans la salle de bains, je m'aperçois en fin de courses qu'il n'y a plus de PQ, elle n'a pas eu le temps de renouveler. Mais l'appartement est propre.
            Quand j'ai ainsi trouvé les uns après les autres les remerciements pour avoir prêté mon appartement pendant une semaine, j'ai été saisi d'une grande colère et je me suis dit, surtout, il ne faut pas que lui envoie un message maintenant, ni que je l'appelle, je dirais des mots que le temps ne pourra effacer. J'ai donc attendu la nuit et le matin. J'ai bien fait.
            Ce matin, il fait moins cinq dehors et le temps a déjà fait son œuvre pacificatrice. Je me dis: qu'est que quelques carottes qui pourrissent dans l'évier, un ordinateur visité sans permission, des draps qui sèchent et qu'il faudra repasser, plier et ranger, des rouleaux de papier toilette qui manquent, pendant la guerre on s'essuyait avec des feuilles, non? Qu'est-ce que tout ça auprès d'une amitié, une belle amitié. Donc, bien évidemment, je lui prêterai encore mon appartement. Mais cette fois-ci, il y aura un loyer. Combien ça coûte? Ça coûte la lecture de ce texte. 

jeudi 26 janvier 2012

compétences ethniques

Réponse à Gaby Mouesca


Mon cher Gaby,

            Je lis dans Sud-ouest du jeudi 26 janvier 2012 que tu demandes aux journalistes « originaires du Pays basque » d’intervenir en faveur du rapprochement des prisonniers basques. Et plus généralement, de dire la vérité sur la situation actuelle au Pays basque.

            Je ne réponds à aucun de tes critères : je ne suis pas « d’origine basque », mes parents sont nés dans une lointaine province polonaise, dans un ghetto juif. Je ne suis pas journaliste. Il est donc parfaitement naturel que tu ne m’aies pas envoyé ton invitation à intervenir pour la paix au Pays basque.

            Mais je trouve la démarche troublante. Sur la base de mon travail universitaire, il arrive qu’on me demande mon avis sur le conflit au Pays basque ou la situation en Irlande du Nord. J’y ai passé du temps, j’ai beaucoup travaillé sur ces questions, j’ai écrit des articles et des livres, on me demande mon avis de chercheur. Normal. Mais comme mon nom n’a rien de gaélique ni de basque, je me demande maintenant si j’avais le droit d’intervenir dans ce domaine.

            Inversement, il arrive qu’on me demande de donner un avis sur le conflit au Moyen-Orient ainsi qu’à des amis qui ont des noms « arabes »  sur la base de leur « origine géographique ? Je n’y connais rien, mais mon origine géographique (Lublin en Pologne) me donnerait des compétences dans ce domaine. Ce qui semble aussi ton avis.

            Rassure-moi. Dans un Pays basque indépendant dont tu serais le lehendakari, est-ce que les personnes non-originaires du Pays basque auront le droit de vote ?

            Bien à toi.       

           





Maurice Goldring 38 rue Polonceau 75018 Paris tel 01 42 62 56 65 adresse électronique maurice.goldring@wanadoo.fr             

mercredi 25 janvier 2012

entretien

lire entretien dans sud-ouest du mercredi 25 janvier 2012 sur la comparaison entre processus de paix en Irlande du Nord et au Pays basque.

lundi 23 janvier 2012

mobilisation des larmes

               
                
               Quand les soldats partent à la guerre, ils sont accompagnés par les mères et les fiancées en larmes qui encouragent les futures victimes : allez-y, mes enfants, mon mari, mon frère, mon promis, faites votre devoir, défendez la patrie. Devant les monuments aux morts, on recommande des larmes discrètes parce que de bruyants sanglots  pourrait indiquer qu'elles regrettent le sort héroïque de leur fils ou de leur mari. En revanche, si les États  décident de retirer les troupes du champ de bataille, les larmes des mères et des fiancées noient les écrans, elles pleurent en disant qu'ils sont morts pour rien et leur larmes vont aider alors au rapatriement des troupes. 

jeudi 19 janvier 2012

salle d'attente

Salle d'attente, théâtre de la Colline, inspiré de Catégorie 3-1 de Lars Norén, mise en scène Krystian Lupa. Jeudi 19 janvier 2012

               Stockholm, un lieu où évoluent des drogués, des prostituées, des chômeurs, des alcooliques. Tout à la fois. Où les errances sont ponctuées par des shoots, seringues dans le bras, dans la cuisse, dans le sexe, dans les yeux. Et le cul, vénal ou affectueux. Suce ma bite, prend mon cul. Violence, surtout à l'égard des femmes. Les acteurs chuchotent ou crient, on les filme, ils sont filmés sur grand écran. Pendant la pièce, est-ce une pièce, c'est un spectacle dans un théâtre, quoi d'autre qu'un pièce? Pendant la pièce, à intervalles réguliers, les spectateurs refluent, s'habillent, quittent la salle, discrètement ou en tapant du pied sur les marches. Certains rient. La majorité se tait, profondément. Un petit temps de sommeil, mais quand même dans l'ensemble, on suit, intensément. Billets, plus repas dans le foyer, plus taxi de retour, une soirée à cent euros, faut pas dormir, gâcher de l'argent, un quart du RSA pour regarder des Rmistes. Satisfaction de ne pas être comme eux. De prendre une gorgée de bière en rentrant, de trouver un taxi, de poser la lourde veste sur le sol, de parler de la pièce, ou du spectacle, c'est plutôt un spectacle qu’une pièce. Qui est responsable? Ce que je vois, on peut le voir tous les jours dans les rues de mon quartier, dans les salles d'accueil, dans les logements d'urgence, et chaque fois on dit et on répète que le scandale est le drogué qui se voit, la prostituée sur le trottoir, la seringue dans le hall d'immeuble. Et donc, le scandale, c'est de mettre en scène ce qui en général ne se voit pas, de filmer, de retranscrire sur la scène d'un théâtre, ce qui est généralement invisible. Chez moi, le spectacle est gratuit, on retrouve les mêmes chuchotements, les mêmes promenades sans fin d'ici à là et retour. Va-t-en, viens, donne, prends.  Pique, repique. Je l'ai vu, rue Myrha, se piquer le sexe en plein jour, adossé à une vitrine, les passants détournent les yeux. Au théâtre de la Colline, les spectateurs ne détournent pas les yeux, ils ont payé pour voir. Ils ont mangé des raviolis forestières avant le spectacle, ils rentreront en taxi. Ça s'appelle salle d'attente. 

mardi 17 janvier 2012

combats

               Dans le métro, une patrouille de deux soldats avec  leur talkie walkie à fond. Je leur demande de baisser le son. Ils me répondent qu'ils ne baisseront pas le son, et qu'ils font ce qu'ils veulent. Je leur dis que les pays où les soldats font ce qu'ils veulent sont des pays abominables. En Syrie, je leur dis, les soldats font ce qu'ils veulent. Dans la voiture de la ligne 5, Place d'Italie à Bagnolet, les voyageurs m'approuvent.

               Ainsi, chaque jour, à chacune de mes sorties, je mène le combat pour la vérité et la justice. Chaque jour, quand je sors, je mets mon armure, je rabats mon heaume.  Je me bats contre les voitures aux passages piétons, je me bats contre les banques et les spéculateurs, les exploiteurs et les requins, les incivilités et les contrefaçons. 

samedi 14 janvier 2012

sorj chalendon

Sorj Chalendon, Retour à Killibegs, Paris, Grasset, 2011.

            Tyrone Meehan, le héros de ce roman, a été membre de l'IRA et il a trahi, il a fourni des renseignements aux Britanniques. Sorj Chalendon a été correspondant de Libération à Belfast pendant les "Troubles" et a soutenu le combat républicain en Irlande du Nord. Il s'est fait des amis, dont un dirigeant de l'IRA qui s'est révélé être un traître. Il cherche à comprendre.  

            De ce que révèle le livre sur ce territoire, on retiendra une vision guerrière et républicaine. Si des combattants se sont levés à la fin des années soixante, c'est que la guerre de libération nationale et sociale n'était pas terminée en 1923. La police protestante, les milices unionistes, soutenues par la police et l'armée britanniques ont mené une guerre sans merci contre la population catholique.  Ils les ont agressés dans les rues, tué à coup de bâtons et de pierres, incendié leurs maisons, les ont emprisonnés, torturés. Nécessairement, un jeune catholique ne peut avoir qu'une seule idée en tête: se venger, prendre les armes. Non seulement lui personnellement, mais toute sa communauté avec lui. La guerre se poursuit, inlassablement, dans les quartiers, dans les prisons. La politique se réduit à cet affrontement et tout est militarisé, y compris les amitiés. Dans ces conditions, les ruptures ne sont pas des accidents personnels, ce sont forcément des trahisons. Son père Peter Meehan le battait: Un ivrogne qui battait ses enfants. Pourquoi? Parce qu'il avait fait partie de l'IRA pendant la guerre d'indépendance. "L'Irlande était coupée en deux. Pat Meehan avait perdu la guerre. Il n'était plus un homme mais une défaite. Il a commencé à boire beaucoup, à hurler beaucoup, à se battre. A battre ses enfants" (18) L'enfant comprend très jeune que son père alcoolique et violent est en fait une victime de l'impérialisme britannique.

            Ce tableau n'est ni vrai ni faux, il est inventé, il est œuvre de fiction et la question de la vérité d'un roman ne se pose pas. IL s'agit de montrer l'environnement universel d'un combattant de l'ombre qui mènera un combat clandestin en posant des bombes. Ce qu'on appelle parfois des terroristes.

            Comme document, ce roman est un témoignage parmi d'autres de la fascination de l'Occident pour la terreur comme moyen d'action politique. Comment un homme attaché à la démocratie, est fasciné par un autre homme dont la conviction profonde est que la vérité est au bout du fusil. Comment cela se peut? Lisez Chalandon, pas pour l'Irlande du Nord, parce que de ce point de vue, c'est une histoire que même les républicains n'osent plus raconter à leurs enfants, mais pour comprendre ce qui se passe chez nous.

Maurice Goldring

mélenchon

               Mélenchon sur France 2 une émission politique "les paroles et les actes". Très fort. Chaque période, ancienne ou nouvelle, médias ou pas médias, journalistes ou pas journalistes, a ses champions. Sportifs, sociaux, guerriers. D'Artagnan, Zorro, Robin des Bois, Arsène Lupin, Jim Larkin, Che Guevara, José Bové… Mélenchon n'est pas l'un des moins doués, il se hisse sans effort apparent au niveau atteint naguère par Marchais, par Besancenot, par Cohn-Bendit narguant la police en 1968.

               De quoi s'agit-il? De montrer aux puissants que les petits peuvent remporter des batailles, qu'ils sont plus forts ou plus rusés, ou plus nombreux. Puis, après avoir bataillé dans les chemins creux, le champion finit par épouser la fille du roi ou du seigneur qui l'aimait en secret et termine sa vie comme intendant, ou bien il est écartelé et devient un martyr symbole de toutes les révoltes populaires.

               Dans cette série, Mélenchon tient sa place avec fougue et compétence. Aucun spectateur ne pourra bouder son plaisir. En tout cas, moi, j'ai apprécié.

               Puis je me suis réveillé et je me suis rappelé que dans les semaines qui viennent, nous attendent une élection majeure, un changement de pouvoir, des programmes réalisables, des alliances, un gouvernement. Et dans cette arène politique, je n'arrivais pas à trouver une place pour le héros d'un soir. 

jeudi 12 janvier 2012

débattre

Réunion des trois sections du 18ème arrondissement, mercredi 11 janvier 2012

                Je croyais que nous allions discuter de la campagne. Naïf.

               Jamais les discussions n'ont été aussi nécessaires. La crise, ses conséquences sociales, politiques, morales conduisent à la recherche de solutions simples, de colères salvatrices, de crispations identitaires. La préférence nationale, le protectionnisme menacent l'Europe.

               Devant nous s'ouvrent deux voies. Pas trois. Des réponses de droite, une austérité injuste, la crainte historique et hystérique de toute réglementation du capital, des mesures d'austérité imposée brutalement, un climat de brutalité calculée pour nourrir les peurs les plus conservatrices, les tendances les plus rétrogrades. Le climat actuel, les outrances de la campagne ne sont pas liées seulement à la crainte fondée de perdre le pouvoir. Elles sont un mode de gouvernement. C'est ainsi qu'ils conçoivent la vie politique.

               La gauche propose négociations, compromis, équilibre, justice. Des urgences pour assurer une paix sociale dont nous ne connaissons le prix que lorsqu'elle laisse place à la tourmente. La droite ne veut pas ou ne sait pas. La gauche sait faire et la campagne qu'elle mène préfigure un mode de gouvernement. Parler juste, refuser les hurlements claniques. Cette voie-là est plus difficile, la plus compliquée, la moins simple. Négociations, compromis, justice, équilibre, politique à long terme et refus des émotions. Ça peut marcher, ça marche, ça peut, à condition d'être dans un climat de discussion permanente sur l'horizon, sur les objectifs, sur la chasse aux injustices, aux privilèges, sur l'évaluation renouvelée de ce qu'est l'intérêt général. C'est ainsi que nos élus gouvernent les villes et les régions. C'est même ainsi que la droite gouverne en partie, parce que si les discours résumaient sa politique, il ne resterait plus dans notre pays que le face à face entre le Fouquet et les soupes populaires.

               La gauche extrême ne craint pas la révolution. Ce n'est sans doute pas le temps des polémiques. Il serait utile de rappeler qu'elle votera socialiste au second tour. Ce rappel est important pour toute la campagne, parce qu'il réfute dans la décision même l'argumentaire qui répète que gauche et droite c'est la même chose. Si c'est vraiment la même chose, pourquoi voter pour la gauche? En 1981, la consigne interne des communistes était de voter Giscard contre Mitterrand. C'est ce qu'on appelait le vote révolutionnaire. Mélenchon aime qu'on le compare à Marchais. Accordons-lui que sur ce point, il sera sans doute différent.

               Notre ligne suppose la réflexion et l'adhésion. Pour soutenir une équipe de foot, il faut crier des slogans et applaudir les buts. Pour gagner sur notre ligne, il nous faut des militants, pas des supporters. Il faut des idées, des confrontations, des débats, des discussions, des paroles efficaces. Où s'élabore cet argumentaire sinon dans des réunions de militants qui disposent chacun autour d'eux de cercles de confiance où leur parole est entendue? Si on ne discute pas, si la conviction ne s'installe pas solidement, ça ne marchera pas.
               Mercredi soir, j'aurais bien échangé la galette des rois contre un bon débat.