lundi 18 mai 2020

les trois réveils


Certains réveils sont lourds, d’autres légers, d’autres indifférents. Si les réveils sont lourds, les mots pour les décrire seront pesants. S’ils sont légers, les mots pour les saluer seront zéphyrs. S’ils sont indifférents, les mots seront ennuyeux comme une pluie bretonne sur des lauzes endormies.



            Ce matin, je ne vais pas vous dire dans quelle catégorie fut mon réveil. Ça ne vous regarde pas. Est-ce qu’une seule personne au monde se demande le matin comment fut mon réveil ? Vous pensez vraiment qu’une seule personne, déjà préoccupée par son réveil individuel, se pose la question « comment est mon réveil ? ». Lourd, léger, indifférent ? Si personne ne se demande comment fut mon réveil, il n’en reste qu’une seule qui se pose la question parce que selon la nature du réveil, l’atmosphère du logis change, l’électricité se déplace dans l’air différemment.



            Vous pourrez objecter que si ne vivez pas seul, la nature du réveil va forcément influer sur les relations plus ou moins proches. Avec votre partenaire, naturellement « dis-donc, tu t’es réveillé léger ce matin », ou bien « tu t’es réveillé lourd ? ». Ou bien « tu n’es pas bien réveillé ». Pour votre partenaire, c’est important la nature du réveil parce qu’elle décide la qualité des relations dans l’intervalle de temps qui sépare le réveil de l’un du réveil de l’autre et en cas de confinement, cet intervalle de temps dure toute la journée. Pour les enfants, la qualité du réveil des parents est primordiale car elle déterminera la différence entre une scène de petit déjeuner d’une famille américaine habitant un bungalow dans une résidence du New Jersey où toutes les relations humaines sont lumineuses, ou bien l’horreur des relations humaines dans une banlieue de Memphis sur le modèle d’une chatte sur un toit brûlant. Le pire se trouvant dans le théâtre d’Eugene O’Neill, notamment dans long days’ journey into night.



            Je m’égare. Que vous viviez seul ou en famille, ou en couple, ou en colocation, en prison, en pensionnat, en maison de retraite, il y a un moment plus ou moins long où vous êtes seul face à votre réveil, l’estomac lourd ou le cœur léger, et ce moment-là n’est pas le même selon des ondes dont la plupart vous échappent.

dimanche 17 mai 2020

heure zero


Certains responsables politiques ou autres virologues ont furtivement envisagé de confiner une partie de la population française en fonction de l’âge. Comme les plus âgés sont les plus accueillants au virus, on ne devrait confiner qu’à partir de…Mais de quel âge ? 60 ? 70 ? 80 ? 90 ? La demande a été rapidement retirée car la population française vieillit rapidement justement parce que qu’on s’occupe peut-être un peu trop de la santé des seniors et que si l’on s’en occupait moins, il y en aurait moins. D’un autre côté, la tendance est à mesurer l’état sanitaire d’un pays à la longévité de ses citoyens. Bref, on fait le maximum pour qu’on puisse confiner le plus grand nombre  de seniors tout en regrettant leur nombre excessif. Un joli pataquès. Il y a bien sûr une solution à laquelle tout le monde pense mais personne n’ose exprimer. Livrer au Minotaure les séniors qui entrent dans la dernière année de leur vie. Très bien. Comment calculer l’année finale de la vie d’un homme ?



            La solution à cet imbroglio se trouve peut-être de l’autre côté de la chaîne. Pour que les actifs puissent aller produire, il faut que d’autres actifs prennent soin des bébés de zéro à un an. À peine ai-je écrit ces mots que je me rends compte de leur absurdité.  Un enfant de zéro an ça n’existe pas, ça ne peut pas exister. Une ceinture de zéro centimètre n’est pas une ceinture. C’est un rêve de ceinture. Vous ne pouvez pas donner zéro sou à un une personne qui fait la manche.  Avez-vous déjà entendu des parents répondre à la question « quel âge a-t-il ? « il a zéro an ». Ils s’en sortent en se réfugiant dans les mois (il a six mois), ou les semaines (il a cinq semaines), ou dans les jours (il a huit jours). Mais jamais au grand jamais vous n’entendrez des parents dire leur nouveau-né, il a zéro jour.



            Admettons que nous sautions un jour, le numéro zéro, et il vous reste sur les bras des millions marmots d’un jour à un an qui ont besoin d’attention. Ils ont besoin de nounous, de nurses. Pourquoi ne pas utiliser les seniors comme garde-bébés. Ils ne sentiraient pas relégués par leur âge alors qu’ils disposent de toutes les facultés requises pour s’occuper d’un enfant d’un jour à un an.


            La difficulté insoluble est de déterminer d’une manière qui soit tolérable par la société toute entière un bébé âgé de zéro an et de calculer d’une manière moralement  convenable la dernière année de la vie d’un homme, qu’on appellerait année terminale.

samedi 16 mai 2020

sables mouvants


Ma vie publique m’attire plus que ma vie privée. Quand se présente le choix entre la déclamation sur une estrade d’un poème engagé, sur Paris soi-même libéré, et un rendez-vous galant avec une jeune camarade de classe, j’ai toujours choisi Paris soi-même libéré dans la salle du théâtre municipal devant les élèves du lycée tous réunis, plus les élus, plus la famille. Choix s’imposant d’autant plus que la déclamation de poésies patriotiques dans les années de la libération attirait les jeunes filles comme la flamme d’une bougie les papillons de nuit. J’écrivais des poèmes dans mon cahier d’écolier mais aucun n’a provoqué des rencontres amoureuses. Il parait que des poètes se jettent sur leur plume en attendant le son du timbre à la porte d’entrée. Le taptap des talons désirés sur les pavés du jardin résonnait dans ma poitrine, mais les pages écrites finissaient dans la corbeille à papier. Il est peu probable que la recherche de l’âme sœur sculpte des chefs-d’œuvre.



            Le résultat fut un désastre. Mes recherches de liaisons amoureuses avec une âme sœur se distinguaient mal des pulsions publiques. Elles étaient guidées par des  émotions d’une grande banalité. Pour un jeune révolutionnaire, la beauté d’une star allongée sur le capot d’une Cadillac était la pire des aliénations et pourtant ne me laissait jamais indifférent.



Peu importe où vous mène le radeau,  l’essentiel du rafting est la somme des émotions que vous procurent les remous, les chutes et les cascades. Certainement pas l’aboutissement, une petite plage sans intérêt où les rafteurs déposent leur sac sans se mouiller les pieds.



            Actuellement, ma vie privée est bordée par un confinement en voie de déconfinement, par des soins médicaux et une atmosphère affective d’une douceur matelassée. Mais les excitations publiques s’enfoncent dans les marais mouvants. Il suffit de bouger un peu pour que disparaissent les grandes questions habituelles. Pour survivre, suivez les conseils de ceux qui vivent dans des régions à lises : débarrassez-vous de tous les poids inutiles, sac à dos, chaussures, mettez-vous sur le dos sans vous débattre, rapprochez-vous de la zone solide par petits mouvements. Oubliez les grandes solutions, révolutions, alliances contre nature, réformes et état-providence. Si vous rencontrez un autre promeneur, appelez-le à voix douce, ne donnez pas de signes de panique. Promettez-lui un repas au restaurant s’il part chercher une corde assez longue pour vous atteindre. Si la personne est faible, demandez-lui d’attacher la corde à un arbre ou à une souche d’arbre, ce qui vous permettra de tous tirer tout doucement hors de la lise. Si vous entendez un avion, n’agitez pas les bras pour attirer l’attention du pilote, il  ne vous verra pas et les mouvements des bras vous enfonceront davantage.

mercredi 13 mai 2020

deux biarritz.


Résumé de la situation politique à Biarritz.



Depuis les mandats de Didier Borotra, Biarritz avait pris l’heureuse habitude d’être dirigée par une coalition entre gauche réformiste, centre républicain et abertzales modérés. Cette coalition a explosé dans la mandature de Michel Veunac. Ainsi s’ouvre un boulevard pour le retour au pouvoir d’une droite extrême, soumise aux puissants, insultante aux minorités.



Ce n’est pas là procès d’intention. Maider Arosteguy, dans le sillage d’Eric Zemmour, voit quelques femmes voilées dans un village du Pays Basque et elle crie à l’invasion.  Elle accepte l’exclusion des journalistes locaux par le potentat Aldigé et banalise ses propos les plus indignes. Il veut « fermer la gueule » aux journalistes et elle se tait. Son soutien Max Brisson souhaite l’exclusion des mères d’élèves portant le voile dans les sorties scolaires. Ses déclarations lui valent condamnation de la LICRA, du Grand Rabbinat de France. Sur les grandes questions économiques, elle se range du côté des actionnaires du BO et de l’hôtel du Palais. Elle laisse ses partisans lancer d’infâmes déclarations antisémites sans réagir elle va pleurnicher au commissariat pour demander qu’on fasse taire les défenseurs des valeurs républicaines. On comprend pourquoi le RN ne présente pas de candidats contre elle. Le RN a appelé à la soutenir aux dernières élections législatives et n’a pas besoin de présenter de candidats contre elle : tous ses préjugés, ses haines et ses exclusions sont là.



Biarritz ouverte, tolérante, risque ainsi d’être abîmée pour longtemps.



En face de cette vague brune locale, les réponses sont faibles, inaudibles. Il y a une majorité possible et souhaitable pour une ville modérée, solidaire, ouverte au monde. On aimerait qu’elle rende l’alternative claire. Qu’elle rappelle les souillures qu’il faut déjà nettoyer. Qu’elle surmonte ses divisions à partir d’une conception de la ville où il y a place pour le tourisme haut de gamme et pour les aides aux plus dépourvus notamment dans le domaine du logement.  



La réponse des héritiers de Biarritz doit s’enraciner dans une conception de la ville fondée sur des valeurs républicaines, sur la tolérance, les libertés d’expression, l’acceptation des différences. Et chaque jour, tous les jours, manifester haut et fort cette vision de la ville sans se perdre dans des querelles d’épiciers.

mardi 12 mai 2020

tout ça pour moi


Bonjour les amis. Vous connaissez la nouvelle. Le confinement commence à se déconfiner. Comme un tricot que vous avez tricoté pendant des jours et des jours et tout ce travail pour le détricoter. C’est un grand jour. Pour une partie importante de la population. Les enseignants vont recommencer à enseigner, les écoliers vont recommencer à apprendre. Des adultes reprennent le chemin du bureau ou de l’atelier. Les voyageurs reprennent leur voyage. Des exilés retrouvent le chemin de leur logis dans la grande ville. Ce n’est pas rien. Des millions de remises en mouvement pour ceux qui s’étaient arrêtés. Pour tous ceux-là, le 11 mai est une date importante.



            Mais pour moi, personnellement, qu’est-ce qui change ? Les terrasses des cafés restent fermées. Les voyages familiaux resteront non pas interdits, mais exclus par la prudence plus que par les décrets. Les librairies seront ouvertes et la médiathèque juste entrouverte. Et demain, la cour de récréation retrouvera ses décibels.



            J’ai  pu me rendre dans un magasin FNAC en voiture privée. Devant la pharmacie, pas d’attente sous la pluie battante. Les rumeurs sur les élections municipales vont bon train. Juin ? Septembre ? Je ne sais pas quels sujets importants sont discutés. Ils n’apparaissent pas. Il semble qu’une conseillère municipale responsable des écoles a explosé de colère parce qu’une autre conseillère a distribué des masques alors qu’elle était candidate masquée. Je ne devrais pas me moquer ainsi. La fonction politique est une fonction noble, doublement compliquée avec le confinement qui prend fin. J’aimerais bien vous y voir, vous, sous la pluie battante.



            Parmi les sujets discutés : faut-il ouvrir les plages aux bronzeux ? Il y a accord semble-t-il pour ouvrir les plages aux sportifs : surfeux, marcheux, joggeux. Mais il faudrait les interdire aux bronzeux. Parce que les bronzeux attirent les bronzeux, qui sortent une bouteille, on se rapproche et en un instant, se crée un foyer.



            Vous rendez-vous compte que toute cette fiévreuse discussion n’a qu’un but unique ? Me protéger. Au lieu de dire merci, je me moque. Ce n’est pas bien. En effet, je fais partie de la population la plus fragilisée face au coronavirus. L’âge : bien au-delà de la soixantaine. Avec l’âge,  une bonne partie des maladies qui accompagnent le vieillissement : artères, métastases, poumons. Le tout réuni me transforme en paravirus. Heureusement, la société me protège, vous, toi, ils, nous : et ils discutent tous passionnément pour savoir comment protéger un octogénaire dont les artères se bouchent, les cellules s’enflamment,  le sang se coagule. Pour protéger ce monsieur, faut-il fermer les cinémas, interdire les plages, dissoudre les foyers sur la plage, imposer un masque, se laver les mains dix fois, vingt fois ? Et en plus, je me moquerais des discussions sans fin pour mieux me protéger ? Donc j’arrête. Je ne me moquerai plus.



Merci à vous tous de votre volonté de prolonger une vie déjà si pleine.

dimanche 10 mai 2020

mon objectif


Être en vie c’est mobiliser toutes vos facultés pour atteindre un objectif  que vous pouvez atteindre et vous seul. Si vous n’avez pas d’objectif, être en vie, c’est être mort, puisque sans objectif, la mobilisation de toutes vos facultés pour rien, est l’une des définitions de la mort.



            Personne ne dispose du droit d’introduire une hiérarchie dans ces objectifs. Ce peut-être un objectif professionnel, artistique, affectif, politique, élever des enfants ou découvrir la loi de la pesanteur. Mais objectif il faut, sans les classer en ordre d’importance, car c’est au porteur de l’objectif de déterminer son importance.



            Élever un être humain, c’est lui apprendre à distinguer parmi les myriades d’objectifs qui s’offrent à lui celui qui lui sera propre. L’objectif de l’éducation est d’apprendre à distinguer l’objectif qui sera l’objectif central. Qu’est-ce que tu fais dans vie ? Je poursuis mon objectif. Vous avez le droit de ne pas apprécier l’objectif choisi, mais si c’est son objectif, il doit le poursuivre sans dévier.



            Passons aux travaux pratiques. J’ai su très vite que je ne serai pas marathonien, ni prix Nobel de chimie. Je vous épargne la liste, sans fin, de ce que chacun d’entre nous apprend assez vite à ne pas se fixer comme objectif. Je me suis fixé un double objectif. J’ai appris assez vite que les mots pouvaient détruire ou construire, tuer ou faire naître. D’autre part, j’ai très vite été attiré par des théories qui visaient à transformer le monde. Ces théories étaient tissées de mots, d’actions spectaculaires, de sacrifices, de séductions, de renonciations. À force de chercher, à préciser mon objectif, à le peaufiner, à en nourrir mes rêves et mes cauchemars, j’ai trouvé : mon objectif est de mourir sur une barricade ou équivalent en prononçant des paroles historiques. Par exemple, « nous sommes ici par la volonté du peuple, nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes », ou bien « je suis tombé par terre, c’est la faute  à Voltaire, le nez dans le ruisseau, c’est la faute à Rousseau ».



            Se fixer un objectif ne signifie par l’atteindre. Il faut le poursuivre. Entre les mots et les actions, les rencontres sont rares. J’ai crié « tous au Palais d’Hiver », mais c’était l’été. Je détruisais les barricades quand d’autres en construisaient. J’ai enterré Staline et Maurice Thorez, usé mes semelles entre Bastille et Nation. J’ai écrit des articles et des livres qui disaient une chose et son contraire. J’ai failli me faire lyncher parce que trouvais que Margaret Thatcher avait raison de ne pas céder aux grévistes de la faim. Enfin, je me trouve confiné dans une ville touristique de 25 000 habitants où les objectifs des uns et des autres semblent engloutis dans le bal des égos.



            Est-ce que je vais renoncer pour autant à mes objectifs ? Sans objectif je suis mort. Je dois adapter mes objectifs à la dure réalité. Biarritz est une ville assez bourgeoise qui a su résister, jusqu’ici, aux pressions identitaires si fortes au Pays Basque, et aux courants extrémistes de droite qui ont un temps gouverné la ville. Et voici qu’une liste LR est conduite par une candidate plus à droite que Wauquiez, plus extrême que Ciotti, une candidate qui flirte ouvertement avec les thèses du RN. Je me suis à plusieurs reprises attaqué à cette candidate (Maïder Arosteguy), qui s’est sentie offensée et a déposé main courante au commissariat. Si vous avez retenu mes principaux objectifs, vous aurez compris que plus elle me menaçait, plus je m’approchais des objectifs que je m’étais peu à peu construit.



            Donc, mon objectif actuel est simple : empêcher Biarritz de basculer à droite extrême, à rejoindre la liste des Béziers, Fréjus et compagnie. Que la gauche réformiste et la droite républicaine modérée sachent s’unir pour éviter que soit hissée l’oriflamme patriote sur la mairie de la ville. Cette alliance républicaine ne se construit pas au dernier moment. Elle se construit aujourd’hui.



            Il n’est pas trop tard. Il n’est jamais trop tard. Ce que je n’ai jamais réussi à obtenir pendant ma vie militante, active et intellectuelle, je ne vais peut-être l’obtenir dans mon combat contre une droite extrême dont la tête de liste se congratule parce que des amis entrepreneurs n’ont pas construit des camps de concentration.









Je suis tombé par terre

C’est la faute à Maider.


vendredi 8 mai 2020

Une plaque que Biarritz ne mérite pas


Maider Arosteguy a publié un communiqué où elle célèbre la victoire sur le nazisme, après avoir félicité la famille Gave de ne pas avoir construit de camps de concentration. Pour rendre hommage aux victimes ?



Elle a le droit d’essayer de se rattraper.



Nous n’oublions pas.





Tous les maires de la ville ont droit à une plaque. Voici celle que les électeurs de Biarritz décideront d’accrocher ou pas.









Maïder Arosteguy
Maire de Biarritz

(condamnée par La LICRA et le Grand Rabbinat de France pour banalisation de la Shoah).

agenda


Jeudi 07/05/2020



Nouvelle séance. Aucune douleur, une grande tranquillité. Une tasse de café, une discussion avec l’infirmière qui m’introduit l’aiguille, je sens à peine la piqure, car un patch opiacé a supprimé toute sensibilité. Ensuite, l’infirmière ouvre un petit robinet qui laisse passer goutte à goutte un produit chasseur dont je serais bien incapable de décrire la composition. Pendant une demi-heure, le liquide goutte à goutte. Au bout d’une demi-heure, la machine thérapeutique clignote. Son travail est terminé. À mon tour d’appuyer sur une sonnette qui prévient l’infirmière. Une dame en blanc vient me retirer l’aiguille verseuse. Un médecin vient m’expliquer tout ce que je ne comprends pas. Encore trois semaines, puis encore trois semaines et au bout de trois mois, d’autres machines viendront mesurer les effets et selon les résultats, les médecins adapteront le liquide goutte à goutte. La veille de la prochaine, cure, d’autres infirmières me feront une prise de sang et trois feuillets n/g sur x/mil diront si les choses vont mieux. Je vous tiendrai au courant.



Je me refuse à communiquer sur d’autres catastrophes sanitaires qui sont le lot commun de ma génération car à force on en oublierait l’essentiel, c'est à dire le coronavirus. La psy qui est passée aussi m’a demandé comment j’allais. Je lui ai répondu qu’en fin de compte, par rapport, il y a tellement de gens qui vont plus mal. En fait la seule question de la psy qui importe : est-ce que tous ces soins en valent la peine ? Elle m’a répondu que moi seul connait la réponse à cette question.



Je fais le tour de 360° et décide que la réponse est oui.







Vendredi 8 mai 2020



Grosse fatigue. Des individus veulent me persuader que le problème principal du programme de mathématique est celui-ci : étant donnée une salle de classe de huit mètres sur dix mètres, que chaque élève dispose de quatre mètres carrés, que l’institutrice compte pour un élève, que le bus scolaire démarre à huit heures pile, à quelle heure le ministre de l’EN aura-t-it fait le tour du bâtiment ?



Autre problème de physique : étant donné que la terre est peuplée de 6,5 milliards d’êtres humains, que chacun de ces habitants doit porter un masque règlementaire ; quel est le volume du mongolfière qui pourra transporter en un seul voyage tous les masques ?



Question d’histoire : étant donné que chaque pays a subi plusieurs épidémies mortelles, serait-il possible de tracer le modèle étalon d’une épidémie qui pourrait être apprise par chaque écolier afin que l’apprentissage de ce modèle puis servir dans toutes les écoles du monde ?



Question de géographie : la démographie d’un pays serait-elle affectée par le coronavirus au point où l’épidémie pourrait remplacer le réchauffement climatique par la pandémie pour engloutir une île ?



Question de philosophie : classer les conséquences durables d’une pandémie, leur durée, leurs effets, leur rôle dans l’apparition de nouveaux concepts.


mercredi 6 mai 2020

le feuilleton


Une planète lointaine habitée par des êtres intelligents vient de découvrir que la terre est attaquée par un coronavirus qui met en danger sa survie. Depuis des dizaines de milliers d’années, ils nous suivent dans un feuilleton hebdomadaire qui  a énormément de succès, depuis le néolithique jusqu’au pithécanthrope, les guerres de religion et la grippe espagnole, Hiroshima et Nagasaki et puis ce putain de merde de coronavirus comme si c’était la fin du monde.



Dans ce feuilleton, certains épisodes étaient plus réjouissants. La Renaissance, la Réforme, les Lumières, la bataille d’Hernani et la Flûte enchantée, les films de Frank Capra, Hamlet et le Misanthrope, la pénicilline et l’état providence, les Beatles, la Pyramide du Louvre, la Joconde et le Front populaire.



Nos amis de cette lointaine planète observèrent un phénomène nouveau et inquiétant. Dans toutes les catastrophes qui frappaient la planète terre, guerres et maladies, une petite musique, plus ou moins déterminée, chantait « ça ira mieux demain ». Or, depuis l’offensive du coronavirus, cette musique était en train de disparaître. Ils avaient l’impression que pour l’humanité qui portait la planète terre, ça n’irait pas mieux demain. Pendant toute son histoire, l’humanité avait été portée par l’idée que ça irait mieux demain et que si ce refrain disparaissait, l’humanité jusque-là portée par l’espoir de lendemains qui chantent sombrerait dans la désespérance. Son avenir même était en jeu. Car si ça n’irait pas mieux demain, pourquoi se battre pour demain ?



Dans cette planète lointaine, cette idée était insupportable. Le feuilleton terre tenait leur société debout et si l’humanité disparaissait, ils risquaient de la suivre dans la submersion. Ils se réunirent fiévreusement et finirent par trouver une solution. Chaque habitant de la planète lointaine enverrait un message chaque habitant de la planète terre lui expliquant qu’il ne faut jamais baisser les bras, que rien ne vaut la vie, qu’il ne faut jamais désespérer. Ils lui envoyèrent même un hologramme de Jésus et de Marx qui eut quelque succès.



Les Terriens appréciaient modérément les messages lointains. L’espoir était dans les messages, mais eux vivaient avec le coronavirus. Ils répondirent par dizaines de millions par un message qui disaient en substance : s’ils voulaient la poursuite du feuilleton, ils n’avaient qu’à nous envoyer un vaccin contre le virus. Les habitants lointains se frappèrent le front. Mais nous avons sûrement ça dans nos dossiers. Et effectivement, ils trouvèrent dans une éprouvette une molécule tueuse de coronavirus.



Depuis, le feuilleton a repris.

mardi 5 mai 2020

mardi 5 mai


Ma vie est vide, je la plains, ma vie est pleine, je la vide.





            Quelle différence entre une vie confinée et une vie sans coronavirus ? Je ne peux pas répondre pour tous ceux que je connais. Mes enfants poursuivent leur travail de peintre, de vidéaste, de graphiste. Mes petits-enfants créent des films dans des écoles de cinéma et se préparent à des études de droit. Ma compagne, conseillère municipale et responsable d’un lieu d’accueil pour personnes sans abri et sans revenu, cherche et trouve des lieux de protection pour les galériens. Les médecins me soignent, les infirmiers me pansent, les brancardiers me promènent de cliniques en hôpitaux, une psychologue m’assure que ça en vaut la peine, à moi tout seul, je donne du travail à des dizaines de soignants.



            Je porte un masque, je me place dans la queue devant la boulangerie en respectant la distance recommandée.  Ensuite, je vais chez mon marchand de journaux et la grande différence est que je ne peux pas lire les articles répétitifs à la terrasse d’un café car il est fermé, peut-être va-t-il ouvrir vers la fin du mois  de mai. Je lirai sur ma terrasse sans voir les passants qui passent et c’est dans cette période de pénurie de passants qu’on se rend compte à quel point les passants sont importants. Je rentre chez moi et j’enlève mon masque pour lire les journaux. Je dis bonjour de loin.



            Naturellement, il y a le téléphone, whatsap et skype, mais c’est un peu compliqué de raconter une vie rabougrie. Comme décrire une course de voiliers quand le vent s’est figé. La maladie bien sûr est source inépuisable de conversations, car il faut chaque jour conter les douleurs. Parfois, mes interlocuteurs ont l’impression que j’ai été contaminé par le coronavirus tant les ambulanciers, les infirmiers et les kinés franchissent le seuil de ma porte. Je les détrompe. Il n’y a pas que le coronavirus dans la vie.



            Ensuite la sieste, une causerie à plusieurs avec skype et on se rend compte que le plus important dans une conversation ce ne sont pas les paroles, mais les yeux, les formes, les odeurs, les bruits des pieds. L’idéal serait peut-être de filmer cette causerie en supprimant le son et se rendre compte que l’important est le brouhaha, les couleurs, le cuir ciré, les huissiers qui viennent porter des papiers, mais de moins en moins puisque désormais les SMS suppriment la fonction.



            Regardez les images collectées par les caméras des grands congrès des partis communistes chinois, ou réunions au Kremlin. On n’a nul besoin de comprendre ce que disent les délégués. Ils se lèvent, ils applaudissent, ils se rassoient, puis le grand timonier prend la parole et cette parole est inutile. Donald Trump pointe du doigt une journaliste qui a posé une question inaudible, supprimez le son, il reste ce qui est important, le doigt de Trump, la journaliste qui repose la question. D’une certaine manière, il est possible de décrire des grandes assemblées politiques et parlementaires comme si le coronavirus avait imposé un masque virtuel aux discours et aux déclarations. D’ailleurs, si les représentants ou conseillers disent vraiment quelque chose, ils se retrouvent rapidement en salle de réanimation, entubés, entourés par des dizaines de blouses blanches. Un journaliste s’est ainsi retrouvé découpé en mille morceaux dans un ascenseur. Savez-vous les mots qu’il a prononcés ? Non. Mais tout le monde sait qu’il a été dépecé.