Schlomo
Sand ne veut plus être juif et il passe deux cents pages pour expliquer sa
décision. Il accepterait d’être israélien, mais pas d’être juif. Je partage
nombre de ses opinions politiques sur l’État d’Israël, mais je ne suis pas convaincu
par son livre Comment j’ai cessé d’être juif.
Comme lui, je suis juif, non religieux, non sioniste. Juif circoncis, juif pas
honteux et pas fier non plus. On me demande souvent, mais alors qu’est-ce que c’est
pour toi d’être juif ? Je réponds, c’est ça, être juif, c’est se demander
ce que c’est d’être juif. Il n’y a que les Juifs qui se demandent ce que c’est
d’être juif. Schlomo Sand confirme mon hypothèse puisqu’il lui faut deux cents
pages pour cesser d’être juif.
après avoir donné de mauvais exemples, voici venir l'âge des bons conseils.
mercredi 17 juillet 2013
mardi 16 juillet 2013
Festival d'Avignon
Festival d’Avignon 10 juillet 14 juillet
Le train Biarritz-Bordeaux part en gare
à 6h05. Lever quatre heures et demie. Brume de chaleur. Très peu de voyageurs
sur le quai. Qui prendrait le train à Biarritz à 6h05 ? Pour
Bordeaux ? Personne. À mesure que nous approchons de la capitale régionale
d’Aquitaine, le TER inter cités train régional, prend la fonction de train de
banlieue, il ralentit l’allure, rétrécit sa zone de transport, multiplie les
arrêts, engouffre des voyageurs debout. Les gens qui montent à Pessac, par
exemple, ne sont pas des voyageurs, mais des banlieusards, ils vont travailler
et l’on remarque immédiatement qu’ils sont des commutants parce qu’ils n’ont
pas l’air effaré d’un voyageur occasionnel, ils ont la mâle assurance des
transhumants réguliers, des outre-périphériques du quotidien, ils n’ont pas de valise,
juste un sac à main ou une sacoche, ils se reconnaissent entre eux, parlent du
bureau, des potins de couloir, le chef a dit et ils échangent les adresses de
solde. Cette promiscuité est bizarre, étrange, perturbante. Qui a payé un
voyage dans l’espace déteste se retrouver dans un petit train touristique. Dans
un train de banlieue, les places ne sont pas réservées, tout le monde se
bouscule pour occuper les meilleures, tandis que les plus faibles, les plus
jeunes ou plus vieux des voyageurs, les femmes enceintes et les convalescents,
se retrouvent debout avec un pâle sourire de résignation. Dans un train de
grande circulation, les places sont réservées, les fesses des caïds de banlieue
se retrouvent reléguées sur les strapontins des sas et humiliées par les
contrôleurs qui les ont à l’œil. Ici, dans ce train hybride, transsexuel, un
train à voile et à vapeur, se mélangent banlieusards et grands voyageurs.
Le train arrive à Bordeaux à 8h15. Nous
changeons pour le TGV Bordeaux Marseille, les places sont numérotées, le nom
des villes sonne les vacances, la
Provence , le Languedoc Roussillon, le Lubéron, le soleil, les
plages, Palavas les Flots, Nîmes, Béziers, Montpellier, Narbonne. Par moment,
nous longeons le canal du Midi, des images qui nous rappellent l’enfer d’une
autre randonnée. Le train est envahi par des colonies de vacances. C’est le
départ, ils sont calmes, ils sont un peu inquiets leur avenir, qui seront les
copains, les monos sont-ils sympas. Au retour, ils seront tout excités, ils se
raconteront leurs vacances, les fêtes, leurs impressions, à voix forte, un peu
ternie par l’émotion de la séparation au bout de la ligne. Mieux vaut prendre
ces trains avant le 14 juillet, pendant l’époque des départs.
Le train se nomme TGV mais le bar est austère, sans place pour se
reposer, sans comptoir pour manger debout. Nous arrivons en Avignon, par la
gare TGV, distincte désormais de la gare centrale. Un bus fait navette vers le
centre. Un train vaut combien de navettes ? Elles sont vite remplies, mais
le public est festivalier, plutôt de gauche, les anciens renseignent les
nouveaux, on plaisante, poussez-vous vers le fond. Une voix dit à la
machiniste, démarrez et puis freinez brusquement, vous allez voir, ça va tasser
la marchandise. La canne permet une place assise. Le bus nous dépose sous les
remparts. La valise roule avenue de la République jusqu’à la Place de l’Horloge. La foule
est énorme, compacte, composée d’offres et de demandes. Je reconnais tout de
suite mon quartier, la Goutte
d'Or. On distribue des tracts qui ici se nomment fliers. À Paris, on propose
des coupes de cheveux, des téléphones, des marchandises contrefaites, des
séances de marabout, des cigarettes de contrebande, des promesses de bonheur.
Ici, on nous propose des spectacles à la sauvette. Des classiques, du cabaret,
du cirque, de la comédie et des drames. Du cul, mais « pas
vulgaire », de qualité. Et le bonheur sur terre, devant scène, sur scène,
du bonheur côté cour, du bonheur côté jardin. Les églises s’y sont mises aussi.
Elles ont leur parole à distribuer, comme au théâtre, au début était le verbe.
Dans les salles paroissiales, des spectacles montrent des gens dans la douleur
qui trouvent Dieu, des mal-croyants qui trouvent la lumière, sur les parvis se
trouvent des bougies comme des quinquets de théâtre. Les comédiens nous interpellent.
Vous êtes ensemble, je vous félicite. Que faites-vous cet après-midi. Venez
rire et venez pleurer. Au milieu des acteurs grimés, un monsieur déclame. Il me
regarde, il remarque ma canne. Il me demande si je veux être guéri tout de
suite, et gratuitement. Je réponds, non, surtout pas. Parce que s’il réussit à
me guérir de ma sciatique, je deviendrais croyant et toute ma vie d’athée
serait à reconsidérer.
Les mendiants et les SDF avec des
chiens ou des enfants sont aussi n nombreux que dans mon quartier. Ici, les
agents de police les font circuler. Ils n’ont pas le droit. Les SDF qui dorment
près des hôtels de luxe ou du Palais des Papes se voient offrir des couvertures
propres, ce sont des SDF quatre étoiles.
En Avignon, le seul bâtiment ou rien ne
se joue est celui qui porte le nom de théâtre. Les comédiens continuent de
s’activer. Ils distribuent des dépliants et on les reconnaît parfois sur la
photo tendue. Ils doivent tout faire, la publicité, la billetterie. Faire rire
si le spectacle fait rire, faire pleurer s’il fait pleurer. Une dame âgée nous
tend un flier : C'est une
vieille dame qui raconte sa vie pendant la guerre, elle était cachée dans un
petit village, c’est drôle et émouvant à la fois, elle en a la chair de poule
rien qu’en nous parlant. C’est elle qui tout à l’heure nous jouera la vieille
dame si nous allons la voir. Une autre vieille dame joue une vieille dame pas
drôle, qui tend un journal des sans-abris, suivi d’une jeune enfant, elle nous
joue sa pièce et veut se faire payer tout de suite, la publicité pour le
spectacle et le spectacle se confondent. C’est du théâtre de rue. Une
guillotine, un vélo, des danseurs, des affiches.
Le soir, cour d’honneur, Par les villages de Peter Handke, mis en
scène Stanislas Nordey. Les martinets fendent l’air et ne se tairont plus de
toute la soirée. Je me rappelle Gérard Philippe qui joue le Cid, les escaliers
sonores, les débats à l’ombre des vergers. Le décor qui est l’histoire de
France. Les acteurs bougent peu, ils déclament tous sur le même ton, sur la
musique monocorde d’un prophète dénonciateur. Tous les personnages sont en
colère, on ne sait pas toujours contre qui et contre quoi car parfois la
musique vient couvrir les paroles. L’auteur et ses personnages sont en colère
contre le monde entier. Les poètes sont partout en colère contre les dictatures
qui les bâillonnent, les exilent, les censures, les fusillent, les
emprisonnent. Handke est en colère
parce que personne ne le persécute, parce qu’on lui offre le lieu le plus
convoité de tout auteur de théâtre, le plus fabuleux de toute l’Europe, qu’il
peut y montrer ses colères en braille, en trois dimensions, et il peut ainsi
crier ses colères qui rebondissent sur les murs du Palais des Papes. Les
spectateurs ont le droit de quitter la cour d’honneur à l’entracte sans
craindre de perdre leur emploi.
Nous
avons vu neuf pièces, Kss kss, deux clowns qui savent tout faire sans rien
dire, Projet Luciole, dramatisation
de textes philosophiques qui tombent en neige des ceintres, Colorature, une dame que la fortune
permet de chanter faux, mais de manière juste, Motobécane, drame paysan picard ou un ouvrier agricole légèrement
demeuré mais avec un gros cœur, aide une petite fille en détresse et
en paie le prix fort, Oléanna, de
David Mermet place face à face un professeur macho moyen et une étudiante
féministe radicale. Le prof paie pour tous les autres. Comme l’ouvrier agricole
paie pour les autres. Une porte doit être
ouverte ou fermée, de Musset. Dîner avec Mirène, théâtre et famille.
L’année prochaine, en Avignon, nous louerons un grand appartement, les enfants
viendront et le soir, nous parlerons théâtre et famille.
Si
toute l’année ressemblait à un festival de théâtre… Nous serions tour à tour
auteur, comédien, distributeur de tracts, éclairagiste, décorateur, spectateur,
metteur en scène, menteur, déçus, émus, des permanents du théâtre. Les affiches
orneraient les murs de notre chambre et les restaurants joueraient la musique
de Lulli. Nous ne prendrons plus le train pour venir, ni le train pour
repartir, nous serions tous les jours en scène.
jeudi 4 juillet 2013
reconquête du Bronx ou normaliser un quartier?
Le
classement en Zone de sécurité prioritaire se justifie, selon ses défenseurs,
parce que la Goutte
d'Or était devenue une zone de non-droit. La reconquête de l’espace public par
la police est donc une condition pour que le quartier reprenne un fonctionnement
normal. On compare à ce qui s’est fait dans la « reconquête » des favelas au Brésil ou ailleurs : l’État et les services publics
n’existaient plus à l’intérieur de ces territoires entièrement contrôlés par
les bandes mafieuses. Pour retrouver les services publics, écoles, postes,
administrations, centres sociaux, etc. il fallait d’abord reconquérir l’espace
public par la force. Cette reconquête est une condition nécessaire pour que les
habitants et les services publics puissent vivre et fonctionner normalement. La
sécurité est la première des libertés. Sinon, on dérive vers des sociétés
dominées par la brutalité délinquante, comme le Mexique soumis aux cartels de
la drogue. Pour justifier le classement de la Goutte d'Or en Zone de sécurité prioritaire, il
faut accepter comme une réalité les stigmatisations médiatiques les plus
excessives.
Or, la Goutte d'Or n’est pas une favela brésilienne ni
un quartier du Bronx abandonnée aux brutalités des bandes. C’est même l’un des
territoires français où l’État est le plus présent, par les écoles, les centres
d’accueil, les institutions pour le logement, les bibliothèques, les centres de
musique, les commissariats, les antennes des ministères du logement ou de la
santé. On peut à juste titre se poser la question sur le fonctionnement de ces
institutions, mettre l’accent sur tel ou tel secteur selon les nécessités. Mais
en aucun cas, il ne s’agira d’une « reconquête », mais d’une politique.
convictions
Une
personne a passé une bonne partie de sa vie à montrer, dans sa pratique et dans
ses théories, que pour conduire des usagers de drogue à quitter des conduites à
risques, à prendre un autre chemin, il faut créer un climat de confiance,
d’accueil, qui redonnera la force à cet usager de se considérer comme un sujet
qui mérite des soins. Elle est dans une salle où le préfet déroule les mesures conséquentes
au classement du quartier en Zone de sécurité prioritaire. Elle entend le
préfet dire fièrement que dans la lutte contre la drogue, des usagers de drogue
sont systématiquement déférés au parquet et orientés vers une « injonction
thérapeutique ». Elle sait que ces injonctions ne servent à rien, que
l’usager doit décider seul, que les accueils des usagers restaient inutiles
dans toutes les institutions parce qu’on leur demandait d’être
« guéris » avant même pour pouvoir prétendre à des soins. Elle sait tout
cela et pourtant elle se lève pour justifier la présence de la police dans le
quartier.
Quelles sont les raisons qui poussent les
personnes à se contredire? Quelles sont les raisons qui poussent les rancœurs
personnelles à chasser les convictions les plus ancrées, les pensées les plus
fondées, pour simplement dire le contraire d’une autre personne hier encensée,
aujourd’hui vilipendée ? Une fois qu’on aura additionné les statistiques,
l’histoire, la sociologie, les intérêts, les systèmes religieux ou les
traditions centenaires, il reste toujours place au ressentiment, aux blessures
narcissiques, aux colères particulières. Heureusement ou malheureusement, les individus
ne se laissent jamais enfermer par des systèmes. Ils s’échappent toujours.
vendredi 28 juin 2013
un examen
La
mort est un examen sans oral. On est reçu dès l’écrit. Ça ne veut pas dire
qu’elle est un examen facile. Sharon se présente depuis sept ans déjà, sans
succès. Bouteflika a plusieurs fois été recalé. Nelson Mandela, pourtant
candidat brillant, n’a toujours pas surmonté l’épreuve. Il faut donc s’y
préparer et réviser tous les jours, dès la naissance.
jeudi 27 juin 2013
Vive le Front républicain!
Vive
le Front républicain !
Alors que la République s’adresse à
tous, les extrêmes bruns ou rouges s’arrogent le droit de définir la Nation , d’exclure, de
censurer, d’emprisonner, d’éliminer.
Leurs principes se vérifient dans leurs
relations internationales. Amitiés avec Poutine, Hussein, Castro. Relations au
Parlement européen avec les partis qui refusent de condamner les crimes
staliniens ou les crimes nazis.
Ces principes et ces politiques ont été
appliqués dans le passé dans de nombreux pays. Ils s’appliquent dans le
présent. Dans des pays que fuient les habitants. Des pays qui refusent les relations
internationales, qui ferment leurs frontières,
qui censurent, qui emprisonnent les opposants, qui pratiquent la préférence
nationale. Les modèles les plus achevés en sont l’Iran et la Corée du Nord, où le danger
de l’immigration clandestine ont été écartés et où la préférence nationale est
la règle. Des pays qu’il faut aimer ou quitter.
Telle est la ligne de partage ultime en
politique. La République
universelle contre les partisans du dépeçage, des divisions, des mises à
l’écart. Pourtant, devant les difficultés, la tentation des partis républicains
de droite et de gauche est de durcir le discours, de tirer à eux les couvertures
de l’extrémisme.
Le Front républicain a permis en son
temps de protéger la France
contre le danger communiste. La social-démocratie a été la pièce maîtresse de
ce rempart. À nouveau, la social-démocratie doit être la pièce maîtresse contre
les menaces qu’incarne le Front national.
lundi 24 juin 2013
le dernier éteindra la lumière
Réunion groupex 22 juin 2013
Le dernier éteindra la lumière
Nous
discutons à nouveau de l’avenir du groupe. Il est incertain. Surtout celui du
dernier. Celui qui fermera la porte et éteindra la lumière. Les autres ont un
avenir assuré. Ceux qui resteront paieront sa nécrologie, diront quelques mots
autour de l’urne. Mais le dernier ? Qui paiera, à qui, qui dira, à qui ?
Nous
savons que les associations d’émigrés ont pour première et urgente fonction d’assurer
un enterrement correct à leurs membres. Rapatrier le cercueil si besoin est.
Organiser la cérémonie religieuse ou laïque. Les cotisations d’associations sont
des tontines pour obsèques. Groupex n’a rien prévu. Il compte sur le hasard.
Jusqu’ici, ça a marché. Ça a marché parce que nous avons recruté quelques éléments
plus jeunes qui assureront notre avenir funèbre. Mais tout finira par avoir une
fin, nous le savons. Qui paiera l’annonce au Monde du dernier? L’avant-dernier paiera plein pot, mais il
paiera. Et encore, paiera-t-il, en sachant, puisqu’il est l’avant-dernier
dernier, que personne ne sera plus là pour payer la sienne ? Faut-il
compter sur une générosité sans retour ? Un altruisme à ce point désintéressé ?
Bien entendu que non. Il faut organiser. Comment ? Organiser la mort se
passe dans l’office d’un notaire. Nous placerons une cotisation modeste destinée
à financer les frais du dernier partant. Le billet du dernier voyage. Nous dirons
au notaire à quoi est destiné ce pactole. Il agira en conséquence. Nous lui
déposerons un texte passe-partout, puisque nous ne pouvons pas prévoir qui sera
le bénéficiaire. Bien. Mais qui lui annoncera l’événement ? Comment
saura-t-il ? Il faudrait que chacun d’entre nous dépose chez un proche
dont nous espérons qu’il nous survivra qu’en cas de disparition dernière, il
faudra donc lui déposer une liste qu’il devra soigneusement cocher à mesure
que, en cas de disparition finale, équivalent de fait à la dissolution du
groupe Groupex, il devra prévenir le notaire, en espérant que le notaire aura
lui aussi survécu.
Ayant
ainsi réglé les choses importantes, nous sommes passés aux desserts, la
situation politique en France, les urgences mondiales, les stratégies urgentes.
Faut-il avoir peur du Front national ? Le pouvoir socialiste est –il à la
hauteur ? Nous disons et répétons des banalités. Nous nous mettons à peu
près d’accord sur ceci :
La
croissance continue, les progrès constants, les montées du pouvoir d’achat, c’est
terminé. La toute-puissance du monde occidental qui lui a permis d’assurer ces
avancées continues est terminée. Elle est battue en brèche par le développement
des anciennes parties du monde soumises à un pouvoir colonial ou néocolonial. Chine,
Inde, Afrique, remettent de plus en plus en cause notre domination. Les anciens
pays du bloc communiste dont l’essor était entravé par le système entrent à
leur tour dans la danse. D’autre part, le débat écologique sur l’avenir de l’humanité
ne fait que commencer. Comment ne pas transmettre aux générations futures des
bombes à retardement ?
Pour
toutes ces raisons, la montée régulière du niveau de vie va cesser. Quel est l’homme
politique qui dira dans ses discours que le bien-être en augmentation est un
objectif impossible ? Il pourra le dire, mais il sera battu aux élections.
Nous
avons ouvert une autre bouteille.
dimanche 23 juin 2013
ZSP
Zone de sécurité
prioritaire 21 juin 13
Jeudi
20 juin 2013. Deux camions de CRS à l’angle Myrha/Barbès. Une voiture de police
face au marché Dejean. Debout, près de la portière, un officier de police
balance une petite bouteille de gaz lacrymogène. Aucune activité particulière
autour de lui, aucune tension. Sauf cette bouteille. Qui se voit, qui se
montre.
Les
vendeurs à la sauvette se sauvent quand les forces de police apparaissent et
reviennent quand elles s’en vont. Ils reviennent plus denses, plus épais, comme
si la patrouille barattait le lait ou fouettait une mayonnaise. Ceux qui ne
partent pas sont usagers de drogues, dealers, distributeurs de prospectus pour
coiffeurs ou abonnements de téléphone. La patrouille passe, le trottoir se
coagule. Le passage devient difficile. Les vendeurs de maïs, de cacahuètes, de
portables, de montres, de sacs, de cigarettes. Les piétons avancent de biais,
comme des brise-glaces au printemps.
Ils
sont sans papiers, ils sont clandestins, vendeurs illicites. Ils risquent des
amendes, l’emprisonnement, le rapatriement. Leur marchandise peut être
détruite. Qui sont-ils ? Qui leur parle ? Qui sait pourquoi ils sont
là ? Ils n’ont pas l’air affolés. Ils font un travail, qui consiste à
vendre n’importe quoi pour vivre et à jouer au chat et à la souris. Ils
surveillent et vendent en même temps. Quand ils courent, ils plaisantent. Les
mamas africaines courent moins vite et hurlent quand on leur confisque la
marchandise. Mais pourtant, elles aussi reviennent. Tous les jours. Quand il
pleut, ils se réfugient sous les auvents des magasins et les commerçants
tentent en vain de les chasser.
Vendredi
21 juin. 17 heures 30. Les abords de Château Rouge sont à nouveau engorgés. Quatre
policiers bavardent près du métro. Je me présente. Je suis un habitant du quartier.
Bonjour Messieurs. Comment ça se passe ? Vous faites du bon travail ?
L’un d’eux s’éloigne d’un pas vif. Il ne veut surtout pas parler. Deux autres
s’éloignent. Celui qui reste me dit son découragement. Ça ne sert à rien. Si on
appliquait vraiment la loi, amendes et prisons, Mais on les laisse faire. On ne
verbalise même pas. Profond désarroi. Ou bien ils fuient. Ou ils parlent, démoralisés,
sans objectif.
Vous
vous rendez compte des effets dévastateurs d’une telle situation ? Jour après jour, des uniformes, des fuites,
des étals repliés, des cartons abandonnés, puis ils reviennent, cinq minutes
après, une heure après, le lendemain. Aux citoyens, ces interventions apparaissent
coûteuses et inutiles. Les vendeurs à la sauvette ne sont même pas inquiets. Et
des policiers qui ont peur de parler aux habitants. Qui s’éloignent dès qu’on
leur pose des questions sur leur travail. Pourquoi pas des policiers toujours les mêmes
qui s’arrêteraient diraient bonjour aux habitants, la police de proximité. Au
lieu de ça, un quartier en état de siège, le désert des Tartares, on campe des
deux côtés. Sans résultat.
Je
vous dis tout ça parce que j’aime mon quartier, parce que je respecte le
travail de la police. Le travail des élus. Le travail des associations. Quand
on classe les écoles en ZEP, souvent les familles retirent leurs enfants, et le
ghetto est plus fermé encore. Si les choses continuent encore, le jeu actuel ne
sera pas seulement inutile, il deviendra dangereux. Les tensions seront plus
fortes, les habitants avides de calme se lasseront, ou seront encore plus en
colère. Ou ils partiront et il restera un quartier encore plus difficile à
vivre.
Il
n’est pas trop tard. Il n’est jamais trop tard.
dimanche 16 juin 2013
laîcité
Laïcité
Dans les écoles du Royaume-Uni, les
cours ou services religieux sont obligatoires pour tous les élèves. Si les
parents ne souhaitent pas que leurs enfants assistent à ces services, ils
doivent le faire savoir et « désinscrire » leur enfant (opt out). Une
pétition en Ecosse demande la démarche inverse : que les cours et services
soient réservés à ceux qui ont été inscrits par les parents (opt in).
Dans certaines entreprises anglaises, l’adhésion
au syndicat est obligatoire, la cotisation est prélevée sur le salaire et pour
ne pas payer, le salarié doit se désinscrire (opt out). Margaret Thatcher a
supprimé ce système et désormais, les salariés d’une entreprise doivent
demander leur adhésion au syndicat (opt in).
En Allemagne, tous sont soumis au
denier du culte, collecté avec les taxes, et qui ne veut pas payer doit le
signaler et se désinscrire (opt out).
Dans le monde entier, tous les usagers
de l’informatique sont obligés de recevoir des pubs et pour ne plus les
recevoir, ils doivent se désinscrire (opt out).
Qu’est-ce qui est le plus difficile ?
Se désinscrire des cours de religion, de l’adhésion syndicale, du denier du
culte ? Le plus difficile est de se désinscrire des publicités
intempestives. Pour ne plus croire, ne plus être syndiqué, un simple clic
suffit. Pour ne plus croire en la crème solaire, ne plus adhérer aux clubs de
rencontre, il faut cliquer sur tellement d’icônes que parfois on se décourage.
Une société totalitaire est une société
où il faut se désinscrire pour ne plus. Une société démocratique est une
société où il faut s’inscrire pour.
terrorisme
Terrorisme
L’IRA et l’ETA n’ont jamais compté plus
de quelques centaines de combattants actifs. Ces organisations représentaient
un problème politique majeur parce que leurs activités meurtrières étaient
considérées comme légitimes par une partie de l’opinion. Sans cet appui, une organisation
terroriste n’est qu’un problème de police. A mesure que le soutien politique se
retire, il ne reste sur la plage que des épaves de plus en plus visibles. Les
opérations de surveillance et d’infiltration sont plus efficaces et vient le
moment où le nombre de militants emprisonnés dépasse largement le nombre de
combattants en cavale. Recul politique et défaite militaire se conjuguent pour
permettre que s’engage un processus de paix. Les activités de police et les
campagnes politiques pour isoler les fous de la nation s’appuient et se
complètent.
Dans le contexte basque ou irlandais,
un citoyen disposait des références, des connaissances et des réseaux lui
permettant de s’engager. Avec le terrorisme islamiste, ces références, ces
connaissances et ces réseaux lui échappent. D’où un certain désarroi. Les
terroristes familiers avaient besoin d’un appui politique et cette nécessité
limitait l’atrocité de leurs actions. Les groupes islamistes ne semblent pas rechercher
un appui politique et ancrent au contraire leur notoriété dans les
condamnations universelles de leurs atrocités. Ne reste-t-il alors que le
travail de police ? On peut toujours penser, pour se rassurer, que la
manière dont les sociétés traitent les citoyens musulmans peut assécher le
recrutement de nouveaux terroristes. Mais ces groupes ne recueillent guère de
soutien parmi les musulmans français, britanniques ou Etatsuniens qui les
considèrent avec la même horreur que les autres citoyens de leur pays. Il ne
nous reste alors qu’à souhaiter plein succès à la police et à la justice de nos
pays.
Inscription à :
Articles (Atom)