dimanche 3 mai 2020

un événement


On se force parfois pour répondre à une demande régulière. Parfois, on n’arrive pas à trouver l’énergie nécessaire pour trouver les mots et à les frapper sur l’écran. Parfois  on se demande, parfois on ne se demande pas. Au début on ne se pose pas de question. Tu trouves un coin de buffet qui permet de se tenir debout sans te demander pourquoi se tenir debout. Puis tu lâches ce coin de buffet et tu tiens debout sans aide de ce coin de buffet. Et tu avances d’un pas, puis d’un autre et les cris d’admiration de ceux qui constituent ta famille te procurent un plaisir inexplicable qui te pousse à recommencer, à mettre un pied devant l’autre. Ensuite pour moissonner d’autres cris d’admiration, tu dessines une maison, tu récites un poème, tu te retrouves premier dans la course, le temps passe, tu regardes les filles et rien d’autre n’a plus d’importance que le regard qu’elle te rend à ton regard puis tu convoles et tu as des enfants qui entendront à leur tour les applaudissements s’ils avancent sans s’appuyer sur le coin du buffet. Puis on se lève pour exercer un métier, ensuite il est possible de poursuivre ce métier même après la retraite. Il y a des enterrements, des veillées mortuaires, des ouvertures de bal avec la mariée, des adultères, des engagements, des amours.

Vivre, c’est supporter avec patience, parfois avec plaisir, l’intervalle de temps qui sépare tous ces événements importants. Les préparer, les supporter, les décorer, les entourer de conseils et de souvenirs et lorsqu’ils ont eu lieu, se les raconter sans fin, tout en préparant d’autres événements.



Ensuite sauf exception, la biologie, les maladies, les règles sociales, réduisent le champ des événements possibles et tu attends plus l’absence d’événements que leur présence. Les enfants ont grandi, la famille s’est disloqué, d’autres enfants naissent on te pose moins de questions. Si tu as la chance de vivre une vie à deux, saisis-la de toutes tes forces, serre-la dans tes bras car rien ne la remplace. D’autres événements peuvent se produire, heureux ou malheureux mais cette vie à deux, bois-la goulûment.



Sans confinement, sans virus, il y a toujours un événement qui se prépare, qui a lieu, qui a eu lieu, qui s’annonce, qui se prépare. Avec cette saleté de merde, ce corona virus, les événements ont disparu. Il reste bien entendu ceux qui ont déjà eu lieu des photos, des livres, des films les racontent. Mais pour demain, pour après demain, quels événements ? Un concert annulé, une réunion de famille interdite, un meeting agité fermé, un mariage reporté, un communiqué silencieux. Les conversations se tarissent, car une conversation est toujours un commentaire sur un événement qui a eu lieu ou qui va avoir lieu. Supprimez les événements et les conversations se taisent.



La rentrée des classes pourrait être un événement considérable, le maître, les copains, elle devient un terrain de jeu pour éviter le virus. Le rendez-vous à la terrasse d’un café est un défilé de mode pour masques. Partager le titre du journal à plus d’un mètre de distance est un exercice d’optique. Faut-il se résigner à une vie sans vie ?



Voici l’enjeu, voici le défi. Pour l’humanité qui se déployait avant ce coronavirus, la plupart des événements nous étaient imposés, par le hasard, la nécessité, les règles sociales, la faim, la protection, un toit, un écran d’ordinateur. Depuis ces quelques semaines, les événements s’arrêtent et la vie a été remplacée par un virus. Nous voici condamnés à inventer,  à créer, des événements dans un espace où ils sont devenus impossibles. Des événements, des vrais, des nécessaires, par des ersatz. Pas des chansons devant la fenêtre, pas des apéros dans la cour d’immeuble. Pas des événements pour tromper l’ennui.



Est-ce possible ? Si oui, qui se lance ?

samedi 2 mai 2020

colères


Les pharmaciens sont en colère parce que les grandes surfaces auront le droit de vendre des masques. Les pharmaciens sont en colère parce les grandes surfaces auront le droit de vendre des produits pharmaceutiques. Les hommes furent en colère parce que les femmes obtinrent le droit de vote. Les hommes furent en colère quand les femmes obtinrent le droit de conduire des autobus. Les sages-femmes furent en colère quand leur profession s’ouvrit aux hommes. L’ordre des médecins fut en colère quand on permit aux médecins étrangers d’exercer leur profession sur le territoire français. La corporation des coiffeurs fut très en colère quand on permit aux barbiers de faire des prises de sang. Les sénateurs furent en colère quand on révéla leur revenu au grand public. Les typographes furent en colère quand on permit aux dactylos de taper les textes des journalistes. Les traders furent en colère quand les inspecteurs des impôts eurent le droit d’accéder à leurs bénéfices. Les marchands forains furent en colère quand on accorda des places à des commerçants étrangers. Je suis en colère quand un rugbyman observe ma canne et ne se lève pas pour me laisser sa place. Je suis en colère quand une voiture ne respecte pas mon droit de piéton. Si tous les gens en colère voulaient se donner la main, toutes ces colères bouillonnant dans un chaudron permettraient de cuire des milliers d’œufs durs. Les serruriers sont en colère quand un cambrioleur force une serrure inviolable.


            Je suis en colère contre le coronavirus parce qu’il a tué toutes les colères nobles qui font une vie digne d’être vécue. Qui se rappelle encore que Maider Arosteguy s’est amusée comme une petite folle à l’idée que J.B Aldigé n’avait pas construit des camps de concentration ? Je le rappelle encore parce que c’est bon de retrouver les colères d’antan quand des gens qui s’amusaient avec le génocide provoquaient d’énormes colères. Comment peut-on se mettre en colère aujourd’hui contre une responsable politique qui s’adressant à un coronavirus lui dirait, bon, c’est une sale bête, mais elle n’est pas quand même responsable de la grippe espagnole ou de la Grande Peste du Moyen Âge. Toutes ces colères sont mortes et ça me met fort en colère.

vendredi 1 mai 2020

c'est nous les dalton


C’est nous les Dalton.



Non, je ne lâcherai pas le morceau. Depuis que j’ai appris devant une feuille de pastilles bigarrées que j’étais atteint de ce handicap, je ne cesse de batailler pour les droits des daltoniens, systématiquement sous-estimés alors qu’ils affectent la vie quotidienne d’une manière souvent dramatique.



Prenons les exemples les plus récents. Depuis que le pays est frappé par un virus dont tout le monde ignore la couleur, les départements sont colorés en rouge ou jaune ou vert selon la densité de la bête. Je regarde les départements sans aucune idée de la dangerosité de l’endroit où je vis. Faut-il mettre un masque ? Un masque chirurgical ou un masque de carnaval ?



Dans les hôpitaux, le danger est plus vif. Tout fonctionne selon les couleurs. Maladies du  poumon, suivez les lignes rouges, neurologie, suivez les lignes vertes, obstétriques, lignes jaunes. Pour vous tous, majorité qui distingue les couleurs, la vie est facile. Mais pour les daltoniens ? Combien de cancers de la prostate se sont retrouvés en salles d’accouchement ? Combien de cols du fémur ont-ils subi d’inutiles échographies ? Avez-vous pensé aux milliers de victimes qui sont dues à la dyschromatopsie ?  



Sans compter les accidents de la route parce qu’au carrefour, un conducteur voit vert et l’autre voit rouge ? Qui a jamais pensé à vérifier les rétines du capitaine du Titanic ?



Une fois établi le diagnostic, nécessaire car des individus attirés par le gain s’entraînent à tricher devant ce que certains prennent pour un jeu : voyez-vous un 8 ou un zéro ? une bicyclette ou un TGV ? Heureusement, les examens sont de plus en plus fiables. Une fois établi le diagnostic, je demande que le daltonisme soit reconnu comme un handicap majeur. De nombreuses professions sont interdites aux dyschromopates : conducteurs de trains, pilotes, artificiers, peintres de Chapelle Sixtine, maquilleuses…



Comme la maladie est héréditaire, la pension d’invalidité serait versée dès la conception du futur daltonien.

jeudi 30 avril 2020

FOLIES


Dans un monde normal, les évènements se multiplient. Grèves des trains, arthrose, nausées, un film de bonne réputation qui se joue au cinéma à portée de marche.  La boîte informatique qui explose, l’aîné qui ramène une moyenne de huit sur vingt, la compagne qui vous prend dans un coin, j’ai quelque chose à te dire, j’ai rencontré quelqu’un avec qui je veux refaire ma vie, la personne que vous poursuivez de vos assiduités depuis des années qui vous déclare d’accord, essayons pour voir. Événements joyeux ou dramatiques. Et  puis le confinement. Reprenez la liste imaginaire ci-dessus à l’âge des cavernes. Au néolithique, au paléolithique, au Moyen Âge, à la Renaissance, pendant la Guerre de Cent ans, pendant la révolte des paysans, pendant les Trente Glorieuses. Vous mélangez, vous broyez, vous mixez, vous arrosez le jus obtenu avec le confinement, le confinement comme vinaigrette, comme assaisonnement, comme les quatre saisons de Vivaldi et la symphonie du Nouveau monde de Dvorak, plus la Marseillaise et l’Internationale au dessert.



Je vous le dis franchement, il, y aurait de quoi perdre la tête. Or voici que nous vivons une période de l’histoire de l’humanité où un masque est nécessaire pour acheter le quotidien, pour apprendre que quatre fois quatre égale seize, que les baisers fougueux ne sont plus interdits par l’inquisition ou par la charia, mais par un bout de tissu. Les églises sont vides et les hôpitaux pleins. Des prophètes sans vision, sans culture, quasiment analphabètes, sont persuadés qu’on peut guérir les maladies les plus graves par la lecture d’A la recherche du temps perdu, Les voyages de Gulliver, Gargantua et Pantagruel.



Or, bizarrement, l’humanité continue de vivre comme si tout était normal. Un masque pour une baguette de pain. Si vous vous préparez à braquer une banque, il faut remplir un formulaire indiquant l’urgence de l’action (besoin d’argent), l’heure de l’action (pendant les heures d’ouverture), s’arranger avec les autres braqueurs de banque pour ne pas se retrouver plus de deux dans le hall, porter un masque et nettoyer chaque billet de banquet avec un liquide désinfectant, ne pas oublier d’apporter votre propre stylo pour signer un reçu.



Pendant que les librairies étaient fermées, vous lisiez avec une liseuse. Pour acheter de nouveaux livres, il faut donner le numéro de votre carte bancaire. Vous perdez votre carte bancaire. Après trois semaines d’attente, vous recevez notre nouvelle carte bancaire. Pour acheter de nouveaux livres sur votre liseuse, il faut donner le numéro de la nouvelle carte. Mais on vous demande alors le code d’accès et l’identifiant pour entrer le nouveau numéro. Vous passez des heures et des heures à chercher un nouveau code et un nouvel identifiant alors que pourriez lire pendant tout de temps perdu la recherche de ce temps éponyme. L’informaticien qui pourrait me dépanner est coincé à la Guadeloupe, le technicien me transfère de service en service et déjà la nuit tombe.



Jamais, au grand jamais, je n’aurais cru quand je cueillais des mûres et des noisettes dans les chemins creux, jamais je n’aurais cru me trouver dans cette situation.

lundi 27 avril 2020

trois mondes


Trois mondes.



Dans le premier, les rues sont quasiment désertes, les restaurants fermés, les passants masqués, parfois, pas toujours, se disent bonjour. Des enfants roulent à bicyclette. Les vitrines des magasins sont aveugles. Le premier monde est le mien quand je vais acheter un journal ou une baguette de pain, vestiges d’un passé tout proche. Il est aussi le mien quand je regarde les débats et les informations sur ce qu’il faut faire et ne pas faire pour alléger la pression sur les hôpitaux qui sont pleins.



Dans le second monde, des reportages dans les hôpitaux et les ehpads, des discussions interminables, des spécialistes qui nous expliquent comment un nouveau monde est en train de naître et qu’il faut y réfléchir.



Dans le troisième monde, des parcs d’attraction rutilants de lumière, des appartements de vacances au bord de l’eau, des lampes tournantes et des couples heureux de vivre. Des voitures roulent le long de la mer, des manifestations contre les interdictions de manifester, des festivals de musique. Des policiers poursuivent des bandits, des cadres supérieurs courtisent des stars javellisées et des garçons apportent des boissons alcoolisés sans que personne ne leur ait rien demandé. Dans le troisième monde, des espions les poches pleines de devises hèlent un taxi qui n’attendait que ça et se roulent sur un matelas à eau avec une créature de rêve.



            Le premier monde est un peu morne, mais on y trouve un peu de vie. Des enfants qui pleurent et qui rient. Des parents qui échangent en respectant les distances. Le second tourne en rond.



            Le troisième monde toujours très actifs, toujours très applaudi est en fait le plus répétitif de tous et pourtant il réussit à nous faire oublier le premier et le second.



            Je ne sais pas bien où placer les échanges téléphoniques qui font dialoguer des parallépipèdes et des lèvres souples, les lectures toujours promises enfin réalisées ; parmi lesquelles je vous conseille Samuel Beckett et la conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole.

samedi 25 avril 2020

du Père Lachaise à Château Rouge

J’aimerais tant rassurer mes amis, leur dire que le chemin vers la mort est bordé de lilas, de nouilles et de noisetiers. Sauf le bref chemin d’un accident, d’un choc létal, ou d’un suicide Chanel, la plupart des routes qui mènent au cimetière comportent des ronces et des cailloux tranchants. J’aimerais dire à ma famille, à mes amis qu’ils ne devraient pas se faire trop de soucis. Un jour il est là un jour il n’est plus là. Il faudra jeter à la poubelle les mouchoirs qui ne doivent servir qu’une seule fois par cercueil.

Tu le sais bien puisque tu as perdu des proches, des amis et jamais au grand jamais tu n’as vraiment partagé leur descente aux enfers. C’est encore pire depuis le coronavirus. Il banalise toutes les autres maladies. Toutes les autres morts. Sir Edmund Hillary se fracassant dans une crevasse serait relayé en page huit du Sun, la mort de Johnny Hallyday en page nécro de Libération. Le coronavirus banalise un cancer du poumon au point où si vous vous présentez aux urgences avec de la fièvre et des difficultés respiratoires, vous passez directement aux premiers rangs avant la détection, mais si vos difficultés respiratoires et votre fièvre sont tout aussi dramatiques mais ne sont pas coronaresques, vous serez repoussé au bout de la file.

Inutile de se plaindre. Le temps où il était glorieux de mourir sur une barricade n’est pas lointain même s’il reste encore Régis Debray pour célébrer Gavroche. Chaque période se fabrique sa hiérarchie de faucheuse.

Arrêtons. Nous n’allons pas nous rendre intéressants parce que la mort approche. Si tel est le critère, montrez-moi quelqu’un qui n’est pas intéressant. Non. Si vous voulez à tout prix vous rendre intéressant, effacez la répétition, la banalité, les bons sentiments, l’amour fou, l’amitié sans faille, les aventures collectives. Que reste-t-il de nos amours, brouillards épais, rampe de métro lustrée comme le sexe de Victor Noir par trois générations de ma famille. Voilà qui est intéressant. Il faut chercher bien sûr, éliminer. Mais comparer la patine de la rampe du métro Château Rouge au lustre du sexe de Victor Noir, voilà qui peut retenir l’attention. S’il y avait une pancarte sur le gisant de Victor Noir expliquant que le cuivre de la sculpture provient d’une rampe de métro, les gestes considérés comme déplacés au Père Lachaise se réduiraient comme neige au printemps alors qu’une notice explicative en haut de la rampe de Château Rouge rappellerant que le cuivre lumineux provenait du sexe sculpté de Victor Noir, ralentirait considérablement la descente jusqu'au quai.

jeudi 23 avril 2020

je vous en prie


Quand les choses vont mal, quand les dettes s’accumulent, quand les douleurs frappent, quand la maladie terrasse, quand les deuils se suivent, des amis croyants m’affirment que  prier fait du bien, atténue les souffrances, sèche parfois les larmes. Je veux bien les croire. S’ils me le disent, ils n’inventent pas, dans les circonstances dramatiques que nous traversons, on ne plaisante pas avec le bien et le mal.

Les gardiens des différents temples tempèrent les certitudes joyeuses. Pour que les prières soient efficaces, disent les curés, imams, pasteurs, rabbins et autres bouddhas, il faut les pratiquer dès les premières années de sa conscience malheureuse. Si vous commencez trop tard, elles ne répondront pas à vos souhaits. Tu n’avais qu’à commencer quand tu étais jeune, me répond la cible de de ma prière. Maintenant, c’est trop tard.

Voici pourquoi les différentes religions prennent soin des premières années de notre vie. D’abord, lorsque des couples se forment, plus importants que les contrats de mariage sont les promesses d’élever le fruit de leurs entrailles dans l’orthodoxie la plus stricte. Du sein qui nourrit coule le lait d’une pureté sacrée. Ensuite, les écoles doivent être religieuses, dès la maternelle. Sainte-Marie, Saint-Jean, yeshivas dans des salles aux fenêtres closes, des pieuses récitations du Coran et de la Bible. Lâchés ensuite dans la nature d’une société diversifiée, où les croyances s’affaibliront les unes les autres par leurs différences, il leur restera à tous cet apprentissage que rien ne pourra effacer. Ils passeront par des phases de doute, de  négation peut-être, ils se marieront dans des offices divers, mais il restera toujours cette initiation où l’on ira prier dans un lieu du culte que mon Dieu, faites que la révolution américaine tombe comme sujet du bac.

Vous voyez où je veux en venir. Élevé dans une famille athée, dans un environnement laïque, j’ai traversé mon enfance nourri par un sein matérialiste, fréquenté des établissements scolaires où les religions étaient étudiées comme des sujets d’histoire, convolé sans rien promettre sur l’éducation des enfants à naître et aujourd’hui que j’accepterais volontiers qu’une puissance supérieure atténue mes douleurs et me permette d’aller emprunter des livres à la médiathèque, mon absence de pratique m’interdit de pénétrer dans un lieu de culte ou de glisser une lettre dans les fissures du mur saint pour demander que Clothilde accepte de me regarder au moins une fois avec un regard langoureux.

Ainsi réduit à l’impuissance, je ne trouve pas d’autre solution que d’espérer que ceux qui ont appris à prier avant même d’apprendre à monter sur une bicyclette de m’inclure dans leurs prières. Est-ce une faiblesse de ma part ? Un furtif abandon de la raison ? Non. Je ne leur demande rien. Si une personne qui m’aime pénètre dans une église pour demander à Dieu de guérir mes écrouelles, je ne lui ai rien demandé, elle ne m’a rien suggéré, c’est une affaire entre elle et son Dieu. C’est juste un signe d’affection.

mercredi 22 avril 2020

âger de concert


Le monde fatigue et moi aussi.

L’âge fatigue. Il n’a pas besoin de maladies ou d’accidents pour fatiguer. Il lui suffit d’âger. Cette fonction de l’âge est magique. Son objectif est de fatiguer, et il n’a rien à faire ; aucun effort, aucune compétence, pour remplir sa fonction. Chacun peut en faire l’expérience. S’il réussit à interrompre quelque temps la fonction de l’âge, il sera moins fatigué.

Malheureusement, je ne connais personne qui sache où se situe l’interrupteur de l’âge. L’âge poursuit donc sa fonction sans crainte sinon sans reproche.

Revenons maintenant au réel. J’âge donc je suis. S’ajoute à cet âgage quotidien une maladie qui fatigue davantage et non seulement cette maladie fatigue, mais les soins pour la soigner, provoquent aussi une fatigue intense. Le résultat est logique. Fatigue de l’âge, plus fatigue de la maladie, plus fatigue des soins aboutissent à une immense fatigue que j’ai un peu de mal ici à décrire tant elle épuise les fonctions physiques et intellectuelles.

Or, le hasard et les circonstances se sont unis en une rencontre exceptionnelle. L’âge fatigue le monde comme il fatigue les gens. Mais depuis environs deux ou trois mois, le monde est frappé d’une maladie qui le fatigue davantage que les ravages habituels. Non seulement le monde était déjà pas mal fatigué par son âge mais il est frappé d’une maladie qui lui abime toutes ses fonctions habituelles, réduit ses fonctions familières, affaiblit ses muscles et ses neurones. Comme si ces ravages ne suffisaient pas, les soins utilisés pour tenter de réduire les dégâts de l’agâge pathologique ont des effets secondaires qui accentuent la faiblesse accidentelle. Le résultat est connu de tous : les flux nerveux, les échanges intercontinentaux, la production des produits de première nécessité, les aires de repos indispensables, les surfaces qui permettent production de légumes et reproduction des élites se réduisent et parfois sont complétement fermées. Les marchandises et l’argent ne circulent plus.  

La situation est dramatique. L’âge du monde a pris de l’avance sur l’âge des gens. Sept milliards d’êtres humaines veulent naître, apprendre, aimer, s’amuser, vivre enfin, et le monde les en empêche. Tout le monde est malheureux.

Moi seul suis en harmonie avec le monde tel qu’il est. Une grande lassitude, les réseaux embrouillés, les portes fermées, une immense tranquillité. Combien de gens sont en harmonie avec le monde tel qu’il est ? J’en fais partie. C’est peut-être cela le bonheur.

lundi 20 avril 2020

fin de vie fin du monde


Faim de vie, fin de vie, fin du monde



Il faut apprécier à sa juste valeur une conjonction inédite entre une catastrophe planétaire, une maladie généralement considérée comme terminale, une date de naissance qui de toute manière vous situe aux premiers rangs dans ces machines à sous ou en introduisant une dernière pièce de monnaie qui pousse les premières vers la sortie, vous approchez à chaque pièce ajoutée la chute terminale.  D’ailleurs vous remarquerez que les joueurs de  ces machines infernales sont généralement très jeunes.

Cette conjonction vous oblige. Je ne vais pas faire semblant de me lever le matin de bonne humeur, de me coucher le soir en sifflotant. Je veux bien mentir à des connaissances qui ne sont pas de vrais amis, qui sont juste polis, qui croient rattraper une vie terne par des formules de politesse qui ressemblent à des faireparts. Mais aux vrais amis, aux vrais membres de la famille qui attendent de moi un minimum de vérité, je me dois d’être sincère. Je tiens une occasion unique de mixer fin du monde, fin de vie. Ça ne se reproduira pas deux fois et je veux en tirer le maximum. Aux autres, à la question « comment ça va ? », je réponds super bien.

Voyons ce qui vous rattache encore au monde : le sourire de la compagne qui se réveille quand elle entend mes soupirs de douleurs, qui m’accompagne toute la journée assombri parfois par quelques débuts de larmes, le doliprane qui calme la fulgurance, la lamaline qui atténue, les conversations avec les enfants, les neveux, les nièces, le gâteau russe, le verre de vin, Hercule Poirot et le lieutenant Colombo qui résout l’énigme par une intuition simple : comment le meurtrier aurait-il pu s’introduire dans la chambre à coucher s’il n’avait pas emprunté la clé ajourée au valet de chambre qui lui-même était l’amant passionné du principal actionnaire ? Hercule Poirot en revanche est beaucoup plus psychologique. N’ayant plus honte de rien, je reconnais que les dialogues d’une grande débilité entre Zorro et le Sergent Garcia m’arrachent parfois un sourire. Ma compagne qui respecte ma culture ne supporte pas ce lien ténu avec ce qu’elle considère à juste titre comme le degré zéro de l’intelligence humaine et l’un de mes jeux favoris est lui demander un médicament dans une pharmacie suffisamment éloignée pour que je puisse voir en entier un épisode de ce feuilleton. Quand elle est là, sa réprobation est si forte qu’elle finit par modifier le numéro de la chaîne.

Quelques pages d’un livre inédit dont malheureusement il sera difficile avec de discuter avec des amis car les amis ont disparu. Ils sont morts, ou malades, ou ne sont plus des amis ou peut-être sont-ils restés des amis à condition qu’on ne discute jamais plus d’une livre important, genre La fille de l’Espagnole  qui décrit la société vénézuélienne depuis que Hugo Chavez a pris le pouvoir et comment poursuivre la discussion avec quelqu’un qui reste persuadé que c’est l’impérialisme étatsunien qui a plongé Caracas dans le chaos.

Le verre de vin, le regard encore, le coronavirus qui tue dans l’œuf une manifestation de solidarité pour le coroneta, des tueurs qui tuent des complices d’assassins, sont des plaisirs simples et toujours appréciés.

Je vous dois la vérité. Dans la situation actuelle, je n’arrive plus à capter cette étincelle qui allume quelques sourires. C’est trop me demander. J’appuie sur un bouton de cet instrument magique dont le nom m’échappe si souvent, ou télécommande, et aussitôt, le coronavirus pollue l’atmosphère. Je commande la fermeture et les douleurs m’envahissent, troublent le plaisir d’écrire. Assis, j’ai mal, debout je souffre. Et en plus vous voulez que je vous fasse sourire par quelques formules magiques. Ne m’en demandez pas trop. L’essentiel de mon temps consiste à fuir le coronavirus par des moyens informatiques, comme les jeux de solitaire, ou à me tortiller sur le fauteuil ou dans le lit pour chercher une position où j’aurais moins mal. Hier j’ai fait le tour du pâté de maison au bras de ma compagne, j’ai vu la mer, j’avais mal à la hanche, mais le plaisir des vagues surmontait la douleur. Telle est ma vie. J’ai terminé la fille de l’espagnole, et je suis en train de poursuivre la lecture de Roderick Random, par Tobias Smollet. Il me faut trouver des lectures dont le plaisir l’emporte sur la douleur. Rares sont celles-là, mais elles existent.
Je vous demande pardon d’avoir contribué aujourd’hui à plomber davantage une atmosphère déjà trop lourde.

samedi 18 avril 2020

coroneta virus


Pays Basque Epidémie de coroneta.



                       Maintenant que le virus est vaincu, il est possible de faire son histoire, d‘en tirer un bilan. 850 morts pour un million d’habitants, ce serait environ 50 000 morts pour une population comme celle de la France. Du côté espagnol, la terreur, l’intimidation, la fuite, l’exil. Deux générations gravement abîmées, des familles détruites, des confinements dans des prisons pour ceux qui ne regrettent rien et refusent de demander pardon. Des tueurs sont en fuite, en exil, des partisans fêtent leur retour, et défilent devant les maisons de leurs victimes, en chantant des chansons pandémiques.



                       L’origine de cette épidémie est controversée. Pour certains historiens, le régime franquiste interdisait toute action politique non armée et il ne restait plus aux antifranquistes que le recours à la violence armée. Mais Franco est mort en 1975 et sur les 850 morts, huit cents ont été abattus après sa mort. Il faut donc trouver d’autres sources de cette épidémie. On trouvera plusieurs foyers de diffusion du virus coroneta. Chaque fois, en commun, l’idée que les chemins démocratiques pour accéder à des objectifs politiques, comme l’autonomie ou l’indépendance, sont longs, difficiles, il faut convaincre, entraîner, soumettre à des élections aléatoires.  Alors qu’un groupe d’hommes déterminés, bien organisés, peut frapper un grand coup, assassiner un dirigeant, déclencher une répression impitoyable qui entrainera de nouveaux partisans. Anarchistes, bande à Bonnot, Bande à Baader, Action directe, Lénine et son avant-garde, Fidel et ses foyers.



                       Le coroneta ne peut donc se diffuser qu’avec un minimum d’acceptation de la population. Un confinement strict, le refus du moindre contact, l’horreur devant tous les discours qui le justifieraient, sont des moyens efficaces de le combattre. Il faut aussi un certain soutien politique à ceux qui le combattent aux premières lignes, militaires, policiers, juges, gardiens de prison. 



                       Ces moyens n’ont pas été suffisants dans les principaux foyers de coroneta, en Europe, en Irlande du Nord, en Corse, au Pays Basque espagnol et il a fallu deux générations de partisans de la paix, de manifestations contre les tueurs, de soutiens aux chercheurs et aux intellectuels pacifistes pour que les bandits politiques se résignent à la défaite..



                       Quand les terroristes ont été vaincus, des élus, des militants, des associatifs, des craintifs, qui s’étaient confinés quand la terreur faisait rage sont sortis du trou, Ils ont demandé clémence pour les assassins, ont nié la réalité de la terreur, n’ont pas eu le cran de condamner sans détour les coronetas, On les nomme coronetistes ou artisans négationnistes. Quand ils croisent des victimes du coroneta, ils font un détour.