Suite de notre
discussion, avec une partie qui est terrain commun, et une partie qui ne l’est
pas. En tout cas, la vivacité de la discussion prouve d’abord que nous sommes
capables d’exister malgré la disparition de tous nos repères d’antan.
Pendant une
bonne partie du vingtième siècle, le socialisme et le communisme avaient joué
ce rôle, en concurrence avec les nationalismes. Ils disaient aussi que les
riches, les nantis, les patrons, maintenaient le peuple dans la misère, et
qu’en se débarrassant des exploiteurs, le peuple accèderait au pouvoir et
serait heureux. Les socialistes et les communistes ne portaient pas de cagoules
car ils attribuaient le rôle moteur à des mouvements de masse et non pas à des
comploteurs armés dont ils se méfiaient. Ils agissaient donc au grand jour.
Même quand ils arrivèrent au pouvoir et arrêtèrent et torturèrent des millions,
ils agissaient à visage découvert, leurs victimes les reconnaissaient dans la
rue quand elles étaient parfois libérées.
Dans les pays
où ils n’étaient pas au pouvoir, le socialisme militant était le grand espoir
des classes populaires. Il était l’école, l’université, le centre de formation,
de ceux qui n’allaient ni à l’école ni à l’université. Le nationalisme leur
offrait parfois des accès à la langue, la littérature, les chansons militantes
et des cagoules qui leur permettaient d’échapper à leur destin.
Aujourd’hui,
il n’y a plus rien de tout ça. C’est bien ou c’est mal. Inutile de le déplorer.
Il reste les populismes et les nationalismes dont le point commun est la
préférence nationale. La préférence nationale n’est pas seulement une politique
restrictive de répartition des richesses. Elle est beaucoup plus. Elle dit au
dernier des derniers, aux plus démunis, culturellement, matériellement, aux
plus à la dérive, aux plus galériens, à tous ceux que les nantis appellent le
peuple pour le glorifier ou le mépriser, elle leur dit : vous n’êtes rien,
mais avec nous vous serez tout. Des étrangers vous ont dépouillé, vous
maintiennent dans la sujétion, dans le chômage. Parce que vous appartenez à la
nationalité moldave, vous qui êtes les derniers, vous serez les premiers.
Pour combattre
ces dérives qui sont de réelles menaces, il ne faut rien céder, pas un pouce,
dans le combat des idées. Contre les national-populismes de droite et de
gauche. Contre l’idée que l’identité pourrait être de gauche et qu’il faut même
l’arracher à la droite. Ces mouvements s’adressent et murissent sur les
rumeurs, les simplifications, les contre-vérités, les évidences infondées. Ils
s’adressent à ceux qui sont les moins bien armés intellectuellement,
politiquement, culturellement, pour résister aux discours de haine.
Dire ensuite
que la peur de l’étranger ne dit rien sur l’étranger, qu’elle ne décrit que ceux
qui ont peur. Ce n’est pas une question de nombre. (Aujourd’hui, les musulmans
sont des millions alors que les Juifs était moins d’un million). La peur et la haine
des Juifs ne disaient rien sur les Juifs, elles disaient beaucoup de choses sur
le peuple français. Dans l’Angleterre protestante, quand les catholiques eurent
disparu, des pogroms avaient lieu contre des personnes qui n’allaient pas au
temple et qui étaient ainsi accusées d’être des catholiques. La haine des catholiques
signifiaient que les citoyens britanniques du 19ème siècle se
définissaient d’abord négativement : nous ne sommes pas catholiques, nous
ne sommes des esclaves de Rome, nous ne sommes des sous-développés, des paresseux,
des profiteurs qui se reproduisent comme des lapins.
Aujourd’hui la
haine ou la peur des musulmans décrit d’abord une inquiétude extrême d’une
partie importante de la population française. On ne combattra pas cette peur en
allant dans son sens, en disant : vous avez raison d’avoir peur, les
musulmans sont une menace réelle.
Le racisme et
la peur des autres ne renseignent jamais sur les « autres ». On n’apprendra
pas grand-chose sur l’histoire des Juifs en étudiant l’antisémitisme des pays
arabes à leur égard. Il nous renseignera sur l’histoire des Arabes au vingtième
siècle. Que la moitié des prisonniers aux États-Unis soient des Noirs nous
renseigne surtout sur la manière dont le pays traite ses minorités. Peut-on
généraliser ? Ou y aurait-il une peur particulière, celle qui concerne les
Arabes, qui serait réellement fondée ? Je ne le pense pas. Les thèses de d’Alain
Finkelkraut ne seront guère utilisées pour l’histoire de l’immigration arabe en
France. Mais elles seront précieuses pour nous renseigner sur l’histoire
intellectuelle de la France en ce début du siècle.
Comment
résister aux peurs ? Une enquête sur les agressions subies par les
enseignants. Le résultat est terrifiant. La moitié ont subi des insultes et des
agressions. D’autres chercheurs vérifient l’enquête et en pointent les
faiblesses méthodologiques. Les gros titres portent sur la grande peur des
chefs d’établissement, l’angoisse des pédagogues. Les remarques de chercheurs
qui mettent en doute les résultats seront rangés dans un coin, près des mots
croisés.
Résister,
c’est d’abord dire, inlassablement, que la situation des sociétés que nous
connaissons a évolué vers le mieux. Sorties de pauvreté, niveau de vie,
espérance de vie, éducation, santé, le monde va mieux et parce qu’il va mieux,
résiste et résistera toujours plus aux discours de haine préférentielle. Résister,
c’est dire inlassablement que la majorité des musulmans est déjà intégrée à la
société française, que les mariages mixtes sont en augmentation. En tout cas on
n’aidera pas à leur intégration en leur disant qu’ils sont incapables de s’intégrer
ou qu’ils ne le souhaitent pas.
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