mardi 11 mars 2014

insécurité

Insécurité


Des personnages du roman de Sam Millar, The dark place  discutent sur Belfast : c’est devenu un endroit dangereux. Un plus âgé : vous voulez dire plus dangereux qu’à l’époque où les loyalistes, les républicains, la police nord-irlandaise et l’armée britannique se canardaient à tous les coins de rue ?

Paradoxalement, oui. A Belfast pendant les « troubles », je me promenais sans problème dans les rues de ville à n’importe quelle heure de la nuit. Je n’étais pas une cible légitime.


samedi 8 mars 2014

complot

La douleur pèse sur la jambe et empêche de danser. La douleur cherche des contrastes, des contraires, sous forme de cachets de plus en plus denses qui empêchent de penser. Qui empêchent de vivre. Des cachets qui endorment. Qui étourdissent. Qui empêchent de réfléchir. Qui assourdissent. L’alcool est un antidouleur beaucoup plus efficace : il aiguise la réflexion et endort la douleur au lieu d’endormir l’endolori. Alors que le monde attend mes solutions, mes réponses à tous ses problèmes, voici qu’un cachet payé sans doute par la CIA, le KGB et la DGST me livre à l’engourdissement des sens et de la réflexion.

  

    


mardi 4 mars 2014

séparation

On leur posait la question : quelle est la capitale de votre pays ? Les uns répondaient « Londres », les autres « Dublin ». Pendant la Première et la Seconde guerre mondiale, les uns se battaient aux côtés des Alliés, les autres prenaient officiellement position pour la neutralité. Les uns liaient la religion protestante à l’Etat, les autres souhaitaient un État catholique. Quand les uns meurent pour une autre patrie que les autres, la cohabitation est impossible, la société ne peut pas se construire, quel que soit l’État, les uns lui seront citoyens, les autres refuseront l’allégeance. Le suffrage universel ne résout rien. Quand on lui demande de faire partager des valeurs aussi fondamentales que l’appartenance nationale, le drapeau sous lequel on veut mourir, la religion identitaire, il apparaît en fin de course comme la dictature d’une majorité sur une minorité et le conflit ne cessera pas entre ces deux entités.


Quand la construction d’un État unique est impossible, il faut renoncer et partager. C’est ainsi que l’Irlande est partagée entre une Irlande majoritairement catholique et une Irlande du Nord majoritairement protestante. Cette séparation n’est satisfaisante pour personne. Les unionistes voulaient le maintien de l’Irlande toute entière dans le Royaume-Uni, les républicains voulaient l’indépendance de l’île toute entière. La partition s’est installée. Elle n’était pas satisfaisante, elle a évité une sanglante guerre civile. 

lundi 3 mars 2014

en mon nom

Libération 28 février 2014. « Le pseudo âge d’or des débuts de la chine communiste démonté ». Recension de Frank Dikötter, The tragédie of Liberation, a history of the chinese revolution 1945 – 57. Bloombury, 2013



Par Philippe Grangereau, correspondant à Pékin. Il y a longtemps que les historiens ont réduit en poussière les mythes triomphants du Grand bond en avant (1958-60) et de la révolution culturelle (1966-1976). Le premier épisode d’une barbarie sans nom : mort d’environ 45 millions de Chinois, de faim. Le second : la Révolution culturelle : dix ans de destructions du patrimoine, de terreur politique et d’abêtissement de la population.  Restait que le régime présentait comme un âge d’or les premières années du communisme. Avec le livre de Dikötter, ce mythe s’effondre. Les premières années : terreur calculée, usage systématique de la violence. La révolution n’est pas due à un soulèvement populaire, mais à une conquête militaire. Le siège de Changchun : mort de 160 000 civils affamés. Les nouveaux maitres  se rendent compte que la classe des propriétaires fonciers n’existe pas. A l’époque, la moitié des paysans possèdent leur terre. Le pacte entre le Parti et les pauvres doit être scellé dans le sang.  Mao fixe des quotas d’exécution. Environ 1,5  ou 2 millions de « propriétaires terriens » ou de « contre-révolutionnaires » sont tués. Brûlés vifs, ébouillantés à l’huile. La réforme agraire, dit Mao, est une guerre.

En mon nom.





terreurs

L’horreur de l’horreur



Deux livres. Arkadi et Gueorgui Vaïner, L’évangile du bourreau, folio policier, 1990 publication en Russie. Traduction en 2000 chez Gallimard. Pavel Khvatkine, cadre des sections spéciales du KGB. Livre de « confession » terrifiant, comme si Eichmann écrivait ses mémoires à la première personne, sans aucune retenue.

Une conversation imaginaire avec un descendant de ses victimes : Mangouste ; sur Hitler et Staline : « Hitler a joué ma famille avec lui, comme au rugby. Le score final est de 18-13, en faveur du Führer. … Les nazis ont tué dix-huit membres de ma famille, vos collègues et vous treize ».

Vous osez nous comparer, nous les libérateurs de l’Europe, avec la peste brune, la vermine fasciste ?

Dieu m’en préserve ! J’ai tout de suite compris que le nazisme, en tant que doctrine plus radicale et plus sincère, a gagné cette compétition ».

Dans tout le livre : l’horreur des tortures, et la peur permanente, y compris parmi les bourreaux. Une guerre de pouvoir où tous les moyens sont permis. Le complot des blouses blanches occupe une grande place dans le livre.

Sam Millar, Redemption factory, Fayard 2005. Un militant de l’IRA est abattu comme mouchard, c’est une erreur. Vingt plus tard, son fils travaille dans un abattoir et rencontre celui qui a abattu son père et qui se rachète en le protégeant contre des malfrats. Horreur et terreur. Dans les deux cas, les « héros » ont soit un ulcère soit un cancer de l’estomac. Qui les ronge.


jeudi 20 février 2014

nostalgie

     Un ancien douanier bulgare regrette le bon temps : à l’époque du rideau de fer, les soldats pouvaient tirer sur ceux qui essayaient de sortir ou de rentrer clandestinement, et ils avaient une médaille. Maintenant, notre pays est une cour ouverte. On ne peut pas revenir sur le système d’un ancien temps, mais le mur, ça devrait le faire. (Le monde, 10 novembre 2013)


     S’il était citoyen français, ce douanier voterait pour le Front national.

le choix

     La gauche au pouvoir est à la peine. Les temps sont durs, les succès furtifs, les réformes bousculent. Des colères éclatent en dehors des institutions consacrées. Une gauche fragilisée, une droite divisée, tentée par les extrêmes. Est en train de se jouer l’alternance apaisée entre une droite républicaine et libérale et une gauche réformiste et solidaire.

     La politique a des effets sur la vie quotidienne. On vit plus ou moins bien, avec plus ou moins de confort, plus ou moins de soins, plus ou moins de tranquillité. Des dirigeants comme Margaret Thatcher, Ronald Reagan, Hugo Chavez, Poutine, ont rendu leur société plus inconfortable, plus tendue, plus clivée. Ils ont oublié le principe démocratique de base : dans une démocratie, l’adversaire ne doit pas être éliminé, il fait partie de la solution. Au contraire, des dirigeants comme Mendès-France, Nelson Mandela, John Hume, Barak Obama, se sont adressés à l’intelligence des peuples et les ont rendu plus citoyens, plus actifs, plus réconciliés.

     La politique prise dans ce sens doit s’inscrire dans ses effets longue durée. Si s’installe en France l’idée de l’incompétence de la gauche à gouverner, l’alternance apaisée sera plus difficile. La gauche peut être exclue des responsabilités pour longtemps et la droite installés dans un système de parti unique détestable.


     La politique, c’est d’abord d’être élu, si possible d’être réélu. Mais l’essentiel est d’avoir rendu les citoyens plus intelligents, plus engagés. Donc de leur parler le langage de la raison, de la vérité, de l’intelligence. D’expliquer. Manque aujourd’hui le discours de la méthode, sur la crise, sur l’implication en Europe et dans le monde, sur les sacrifices et les solidarités nécessaires, sur les choix qui sont l’essentiel d’un gouvernement. Sur l’implication des citoyens dans ces choix et ces responsabilités. Une feuille de route qui sera répétée autant de fois que nécessaire. Nous roulons dan la bonne direction, mais en feu de ville, les phares longue portée éteints. 

mercredi 12 février 2014

réforme et révolution




     Quand le vent se met à souffler, toujours debout, sans répit, sans rancune, sans pitié, sans peur, toujours dans la même direction, droit sur la poitrine, que la fatigue use les mollets, que le moral se lime, que la tentation du pied à terre s'insinue dans les tissus, alors je repense à Alexis qui traînait dans la neige ses jambes mortes et qui criait "Staline! Staline!" et je retrouve la force d'appuyer sur les pédales. Staline! Staline! C'est ce cri qui me redonne du courage.


            Vous pouvez surmonter des épreuves inhumaines en criant Staline ! ou Che Guevara ! Vous n’irez pas très loin en criant Hollande ! ou Jospin ! Mendès ou Tony Blair ! La voilà la différence entre réforme et révolution. La révolution vous mène sur les sommets et quand elle disparaît de l’horizon, il ne reste plus que les produits dopants pour la remplacer. La réforme vous emprisonne sur des pentes douces, qui grimpent si lentement qu’on ne se rend même pas compte à la fin de la journée qu’on est un peu plus haut. 

mardi 11 février 2014

vélorution

J’ai toujours milité pour le bonheur de l’humanité. J’ai manifesté, distribué des tracts, vendu des journaux révolutionnaires, cotisé, voté, discuté. Aujourd’hui, toujours attaché au progrès humain, je poursuis l’engagement d’une vie en appuyant sur les pédales.

J’étais cycliste révolutionnaire, je suis devenu cycliste réformiste. Quand je militais pour la prise du Palais d’Hiver, le vélo était un instrument de lutte pour me transporter d’une réunion à une autre.  Aujourd’hui, il est témoin d’un engagement poursuivi. Il brandit mon vote à gauche. Chaque mètre parcouru me rapproche d’une société plus juste, plus solidaire, plus créatrice, plus apte aux compromis et au dialogue, plus constructrice de logements sociaux et de pistes cyclables. Chaque coup de pédale condamne les égoïsmes craintifs, les exclusions, le chauvinisme, les boucliers fiscaux pour ceux qui éclatent en sanglots dans le cabinet du notaire quand ils apprennent la somme à payer pour transmettre leur patrimoine à leurs enfants.

La droite déteste les pistes cyclables. Elle en construit parfois, obligée. Comme de Gaulle et Churchill ont mis en place l’État providence. Obligés. Mais quand la sécurité sociale protège et les pistes cyclables purifient, la droite condamne les profiteurs et se moque d’un urbanisme durable. J’éprouve jusqu’à la selle, jusqu’au guidon, les tensions qui s’installent quand la droite est au pouvoir. Quand ses idées dominent, l’arrogance des puissants n’a plus de limites. C’est la loi de la jungle, la loi du plus fort. Un piéton est moins fort qu’une moto, un cycliste moins fort qu’une voiture, un 4X4 plus puissant qu’une deux chevaux. Les voitures bousculent, me coupent la route, ne respectent plus les priorités et quand je proteste, le chauffeur me crie « on a gagné ». Ou bien : « travaille davantage, tu pourras t’acheter une Land Rover ».


Dans les grands moyens d’information se généralisent les justifications du droit des puissants. J’entends partout « les cyclistes doivent faire attention aux voitures ». C’est le monde à l’envers. Dans une société apaisée, il me semble que ce sont les voitures qui doivent faire attention aux cyclistes. Les parents font attention aux enfants parce qu’ils sont les plus faibles. Les lanceurs de poids font attention aux crânes parce que les boules sont plus résistantes que les têtes. Mais maintenant, les victimes sont responsables. Elles ne travaillent pas assez. Les cyclistes doivent faire attention comme les femmes doivent faire attention à leur toilette pour ne pas risquer le harcèlement ou le viol. Quand la droite domine, nous revenons aux temps anciens où l’homme était un loup pour l’homme. 

bicyclette et lutte de classes

Dans mon quartier, les pauvres roulent en voiture, les très pauvres marchent à pied ou fraudent dans les transports en commun, les parvenus roulent en 4X4 et les bourgeois intellectuels roulent à bicyclette. La lutte des classes se mène donc à front renversé. Avenue Mozart, en haut de l’échelle sociale se trouvent les berlines avec chauffeur, puis les chauffeurs sans berline, puis les propriétaires de twingo et autres cabriolets d’occasion, puis les motocyclistes de grosse cylindrée et tout en bas de l’échelle sociale, les cyclistes. Les étudiants et les bonnes qui vivent au dernier étage. Tout en bas, parce qu’il n’y a pas de piétons. Les piétons se font immédiatement contrôler, arrêter, expulser, renvoyer, verbaliser, menotter, sermonner. Parfois le propriétaire d’une berline, quand il descend de son véhicule, voit un piéton, il lui donne une pièce, car un piéton, dans certains quartiers, ne peut être qu’un marginal dépouillé de tout. Là-bas donc les choses sont claires. Du côté de la Muette, de Jasmin, du Bois de Boulogne.

Chez moi, c’est différent. Les très pauvres se promènent ici sans risque de contrôle et de menottes car ils sont beaucoup trop nombreux. Ils se promènent tranquillement dans les ruelles étroites, sur les trottoirs ou sur la chaussée. Les moins pauvres qui viennent souvent des villes de banlieue et des départements désignés ne marchent pas car ils craignent d’être confondus avec les marginaux, avec le lumpen. Comme ils ont des enfants et des cabas pesants, la bicyclette est impossible. Il ne leur reste plus que la voiture. Ils viennent ici avec leur plaque d’immatriculation neuf trois ou sept huit, roulent au pas en file unique dans les rues étroites, klaxonnent au premier ralentissement, se garent n’importe où en laissant les enfants et les sacs dans la voiture pendant que monsieur va boire une bière et que madame se refait les ongles, parfois en laissant le moteur allumé, en hiver.

Les vélos sont ici les moyens de transport des classes supérieures, des bacs plus sept. Comme les aristocrates dans leur calèche, ils passent haut perchés sur leur selle et sonnent leur timbre customisé tout en criant, « oh là ! Manant, tu me laisses passer ? ».

            Le vélo a longtemps été le moyen de transport des salariés modestes pour qui la voiture était un inaccessible produit de luxe. Les images de sortie d’usine ou des grands chantiers navals montraient des ouvriers par centaines franchissant les portails en pédalant. Quand la voiture s’est démocratisée, les vagues cyclistes ont été remplacées par des parkings. Le vélo n’étant plus signe de salariat, il a été récupéré comme instrument de loisirs pour classes moyennes en mal d’exercice. Ceux qui triment physiquement la semaine sont contents de se reposer dans la voiture qui conduit au pique-nique dominical. Dans les discussions sur la place des pistes cyclables dans les grandes, cet argument est souvent utilisé pour délégitimer les revendications pédalières. Vous ne pensez qu’aux classes moyennes et jamais aux ouvriers. Vous voulez des pistes pour vous, étudiants, cadres, enseignants, employés et fonctionnaires. Ce sont des revendications égoïstes, des rêves de riches. L’argument s’appuie sur les réalités statistiques. Sur des sondages. Sur des enquêtes. Sur des relevés d’échantillons probants.

            Il ne faut pas se laisser enfermer dans ce piège. Le vélo pour les bourgeois, la voiture pour les prolétaires contraints d’aller se loger loin du centre et d’utiliser une voiture pour les courses et les loisirs. Le bourgeois du centre ville n’a souvent même pas de voiture. Il se déplace régulièrement à bicyclette et prend de temps en temps un taxi. Ou loue une voiture pour partir à Trouville-sur-mer la fin de semaine. Le prolétaire chassé du centre, épuisé par un travail physique, n’a plus que la voiture pour se reposer, pour se disputer loin des enfants, pour écouter de la musique, pour fréquenter un complexe multisalle. Et faire les courses. Et amener les enfants à l’école ou sur le terrain de sport. Impossible d’accomplir ces tâches avec un vélo. Cela est vrai. Disposant d’un budget modeste, il est petitement logé, mais se crée sous la carrosserie un espace de luxe.

            L’argument a été utilisé pour de nombreuses revendications démocratiques. Le droit de vote pour les femmes a été porté par les femmes de la bourgeoisie, puisqu’elles étaient riches, éduquées, et à situation sociale égale, elles n’avaient pas le droit de vote alors que des ouvriers modestes pouvaient désormais déposer un bulletin dans l’urne. Les campagnes pour le droit à l’avortement et au divorce ont été de même dénoncées par les églises et les partis prolétariens comme des revendications de petites bourgeoises qui voulaient participer au grand festin ludique d’une sexualité débridée. Alors que les ouvrières du textile, vous croyez vraiment qu’elles voulaient le droit de vote alors qu’elles avaient à peine le loisir d’échanger les corps avec leur conjoint ?


            Il faut affronter l’argument. Oui, dans certains domaines, la petite bourgeoisie intellectuelle et commerciale est plus avancée que la classe ouvrière et qu’une manière de refuser à cette classe ouvrière des avancées citoyennes et des libertés partagées étaient de les dénoncer comme des revendications aristocratiques. Les églises et les partis communistes se sont dans ce domaine parfaitement bien entendues.