mercredi 3 janvier 2018

encore 362 jours


Donc voilà une nouvelle année qui commence. Tant que frémit une irritation, tant que tremble un espoir, tant que bat le sang, tant que le repli sur la personne ne chasse pas le monde et ses tourments, tant que le caillou dans la chaussure ne remplace pas la douleur du globe, tant que l’absence de sel sur la friture ne chasse pas les disettes, il vaudra la peine de se lever tôt matin.

        La lutte contre les assignations sociales et culturelles, la lutte pour plus d’égalité des chances, pour plus de générosité, pour plus de justice et de solidarité rencontre ces deux fléaux : le repli identitaire et la négation des frontières par la finance mondialisée.

        Le repli identitaire est un narcissisme collectif. Ce qui est bon pour la Turquie est bon pour le monde, ce qui est bon pour les Polonais est bon pour l’humanité, ce qui est bon pour les Corses est bon pour la planète, ce qui est bon pour les Basques est bon pour le globe. La générosité s’arrête à la frontière, la redistribution s’arrête aux bassins de rétention.

Le Pays Basque est un bon terrain d’étude et de formation, car nous y rencontrons les deux adversaires familiers. Les nantis veulent un Pays Basque sans pauvres, sans logements sociaux. Les patriotes veulent un Pays Basque sans touristes, un Pays Basque avec statut de résident qui donnerait accès privilégiés aux logements et emplois. Les deux s’opposent ou se complètent.

C’est compliqué ? Si c’est trop compliqué, prenez votre sac et allez chercher dans le monde un endroit où tout est simple.

mardi 2 janvier 2018

basque et gaélique


Mardi prochain, le 9 janvier au cinéma le Royal aura lieu une soirée de discussion sur la langue basque. J’interviendrai à cette soirée au nom de la République en marche dont la position est désormais bien connue. Le gouvernement de la République ne reconnaîtra pas d’autre langue officielle que le français et il n’y aura pas de co-officialisation  de la langue corse en Corse, ni de la langue basque au Pays Basque.

Cette position n’est pas une agression contre la langue basque, mais au contraire une protection. C’est la garantie que l’apprentissage de langue basque restera une entrée joyeuse et volontariste vers une culture riche et diversifiée. La garantie qu’elle ne deviendra pas un examen d’entrée vers un nationalisme crispé sur des frontières, un latin de cuisine pour accéder aux emplois publics.

C’est ce qui est arrivé pour le gaélique qui progresse partout, en Ecosse, au Pays de Galles, sauf dans en Irlande où il est langue officielle.

En refusant l’officialisation, la République protège les langues régionales d’un statut officiel desséchant, d’un repli nationaliste dangereux. Pourquoi ces portraits de prisonniers basques condamnés pour activités terroristes en bande armée Dans les défilés d’AEK ? Pourquoi ces cartes de France tronquée dans les locaux d’AEK ? Pourquoi cet exil de chanteurs, de sculpteurs, d’intellectuels, de poètes, tous porteurs d’une langue basque riche et inventive ? Parce qu’on exigeait d’eux d’abord  un appui à une organisation terroriste. Connaissez-vous Imanol Larzabal, poète et chanteur bascophone, icône de la poésie basque, est devenu cible des abertzale parce qu’il avait chanté pour YoYès, abattue par l’ETA.



Sommes-nous à l’abri d’une telle dérive ? Je demande instamment aux militants de la langue basque de bien marquer la différence entre une entreprise culturelle et un nationalisme d’exclusion.  


Sept ans de réflexion


Les habitants du Pays Basque pensaient qu’ils vivaient en paix depuis que l’ETA avait déposé les armes en 2011. Ils se trompaient. Les artisans de la paix ont déclaré qu’il ne s’était rien passé en 2011 et que la paix n’est arrivée que sept ans plus tard.



Les artisans de la paix et leurs soutiens ont donc organisé une grande fête de la paix en 2017, sept ans après le cessez-le-feu de l’ETA.



En respectant ce temps de retard, les artisans de la paix datent la fin de la Première Guerre Mondiale le 11 novembre 1925 et la fin de la Seconde Guerre Mondiale le 8 mai 1952.

lundi 1 janvier 2018

tension de fêtes


Dans liberation  du 31dec se trouvent six sujets qui peuvent saccager une soirée de réveillon. Balance ton porc, limitation des vitesses, les injustices fiscales ... Etc. Ne figurait pas sur cette liste le handicap. Les personnes en situation de handicap, ou de manière plus précise encore les places de stationnement pour personnes en situation de handicap. Pour personnes qui posent sur le tableau de bord, de manière bien visible, un rectangle en carton avec un logo représentant un fauteuil roulant. 



Nous savons que ces espaces qui répliquent sur le sol le logo du fauteuil roulant sont l'objet d'une bataille acharnée. Bataille des vrais handicapés pour protéger leur espace: sur le thème général: tu veux ma place, connard, prend mon handicap. 



Le logo étalé sur le tableau de bord ne suffit pas à légitimer le stationnement. En effet, nous connaissons tous des milliers de ruses pour occuper indûment cet espace réservé. Il paraît que des petits-enfants empruntent le carton à leurs grands-parents paraplégiques et grands invalides de guerre pour garer leur twingo devant la boîte de nuit. Il paraît qu'une fracture du tibia sur piste de ski peut servir toute une vie, bien après la réduction de l'os. 



Mais autour de la tablée, personne ne revendique ces escroqueries au handicap. En revanche, certaines personnes estiment qu'il y a trop de places pour handicapés, et que souvent, les handicapés ou en situation de occupent des places pour personnes en non situation de handicap, réduisant ainsi le nombre de places normales, alors que des places logorisées restent vides. Devant ce qui apparaît comme un pur scandale, un peu comme si un élève du Lycée Louis le Grand s'inscrivait dans le collège d'une zone à éducation prioritaire, certains réagissent en occupant l'espace handicap en disant, il y a trop de places handicaps vides, ou encore, ma hanche est très douloureuse mais je répugne à demander  une carte de situation de handicap parce que c'est une chose d'être en situation de handicap, une autre est de rendre cette situation officielle, d'avoir un papier qui prouve. Est-ce qu'on demande à une femme visiblement enceinte sa carte de personne en situation de grossesse pour lui laisser la place? Et bien moi, c’est pareil, dit la personne, toute personne attentive voit bien que ma hanche me fait souffrir. 



Bref, la tablée se partageait entre ceux qui souhaitaient rageusement le respect scrupuleux (vous n'imaginez pas ce qu'est la vie quotidienne d'une personne en situation de) et d'autres personnes ne voyaient pas dans une occupation illicite non habituelle  une raison de damnation éternelle. 



Je décris cette discussion non pas pour l'intérêt en soi, mais pour montrer que les disputes de réveillon n'ont rien à voir avec le sujet officiel de la dispute. La tension préexiste à la réunion de famille et trouvera toujours un sujet pour s'exprimer. 



Envoyé de mon iPad

dimanche 31 décembre 2017

rattrapage


La fédération 64 de la République en marche s’est déshonorée en soutenant sans réserve  les faiseurs de paix qui négocient avec une organisation terroriste, demandent amnistie, rapprochement des prisonniers basques condamnés pour activités terroristes en bande armée sans un mot, sans un regard pour les victimes de l’ETA.

En plus du déshonneur, un grave dérapage politique. Nos députés se sont ralliés aux négationnistes basques et aux fabricants de l’oubli, à toutes les forces politiques et sociales qui condamnent la construction européenne (depuis Mélenchon jusqu’à ATTAC et les députés nationalistes corses).

Le déshonneur, parce qu’à leur demande de se joindre à la manifestation, le lehendakari du Sud leur a rappelé leur honteuse démission : « nous n’irons pas parce que les morts sont de notre côté ». Ce qui peut se compléter : les assassins sont du vôtre.

Heureusement, ils n’ont rien obtenu et j’espère qu’ils n’obtiendront rien d’autre que l’application du droit. Le droit, c’est la dissolution de l’ETA, le repentir, l’engagement à ne plus recourir à la lutte armée. Ce n’est sûrement pas défiler derrière une banderole qui réclame « le retour à la maison » des prisonniers basques condamnés pour activités terroristes en bande armée ».

Il est encore possible de se rattraper. Vincent Bru et Max Brisson se sont publiquement engagés à participer à une délégation du Pays Basque français auprès des associations de victimes. Cette délégation comprendra des citoyens concernés et des membres de la République en marche. Les responsables de la République en marche 64 peuvent d’ores et déjà annoncer cette délégation et déclarer leur soutien.

vendredi 29 décembre 2017

Zorro


Zorro est mon héros. Je me retrouve dans une soirée. On se dit bonjour comment allez-vous, on échange des informations sur les amis et la famille. La boisson aide à abréger le temps qui passe.



        Près de moi s’assoit un homme plus jeune. Il regarde les femmes et me dit, toutes des putes. Je me suis marié deux fois, dit-il, et maintenant, je suis rincé. Elles m’ont ruiné, dit-il, ces putes, avec les pensions qu’elles réclament.



        Au début, je m’avance doucement et masqué. Je lui dis, je me suis marié une fois, errare humanum est mais perseverare diabolicum. Comment peut-on se marier deux fois ? Il me dit parce qu’une épouse, ça revient moins cher qu’une pute. Mais quand on divorce, évidemment, une épouse ça coûte plus cher qu’une pute. Je lui dis, si vous considérez les femmes comme des putes, quand vous divorcez, il ne faut pas vous étonner qu’elles se conduisent comme des putes, c'est à dire qu’elles retirent d’une relation tarifée le meilleur profit possible. Il me dit quand même je suis ruiné. Je lui dis, à écouter votre opinion des femmes, le jugement que vous portez sur les femmes, je trouve, personnellement, lui dis-je, moi personnellement, qu’aucune pension aussi élevée soit-elle ne pourra compenser le mépris que vous leur portez. Je vous écoute et si je ne réagis pas, je deviens complice. Donc, je vous dis franchement, la manière dont vous parlez des femmes est insupportable et si vous me donnez le nom de vos ex-épouses, je veux bien prendre contact avec elles et me porter témoin en leur faveur, pour qu’elles demandent beaucoup plus que ce qu’elles demandent. Parce que je sais, j’ai appris, j’ai compris, qu’en règle générale, les femmes qui sont traitées ainsi par des maris odieux ne demandent jamais assez. Il a dû comprendre alors que je n’étais pas de son côté.



        C’est assez simple de parler, de dire quelques mots qui protègent des vents mauvais. Je me rappelle cette très jeune fille dans le métro qui était harcelée par deux jeunes connards. Menaçant, injurieux, les mains toutes proches. Elle était affolée. Je me suis approché et j’ai dit bonjour cousine, quelle surprise ! Comment vas-tu ? Tu descends à la prochaine ? Moi aussi. Un sourire qui valait mille mercis. Facile, non. J’étais protégé par mon âge, par ma canne, mes cheveux blancs. Les deux connards se sont éloignés. L’âge n’a pas que des inconvénients.

conseil aux artisans de la paix


Conseil aux artisans de la paix.



La dernière délégation auprès du ministre de la justice n’a rien obtenu. Pas de rapprochement de prisonniers. Vincent Bru et les autres élus sont en colère. Ils comprennent que certains dossiers puissent être « particulièrement lourds » (comprenez massacres, tortures, extorsions de fonds…), mais pour les autres (menaces, incendies, agressions non létales, transports d’armes et d’explosifs…), le gouvernement  pourrait faire un effort, non ?



L’objectif des artisans de la paix, après avoir obtenu le désarmement de l’ETA, est le rapprochement des prisonniers. Puis l’amnistie, puis la libération.



Si les artisans de la paix prennent leurs objectifs au sérieux, ils doivent se donner les moyens de les obtenir. Ils connaissent les réponses. Il faut demander à l’ETA de se dissoudre. Demander aux prisonniers basques condamnés pour activités terroristes en bande armée de demander pardon et de s’engager à renoncer à toute violence politique.



S’ils ne s’engagent pas dans cette voie, c’est qu’ils sont englués dans une solidarité sordide avec les héritiers des bourreaux qui ne veulent pas porter un regard critique sur la terreur qu’ils ont fait régner au Pays Basque Sud.



S’ils se dégagent de cette solidarité, ils obtiendront des résultats autrement importants que de temps en temps un rapprochement au cas par cas.

jeudi 28 décembre 2017

les vraies catas


Les vraies catastrophes ne vous quittent jamais. Prenez les médocs que vous voulez, elles ne disparaîtront pas. Elles sont là pour toujours. Elles se reconnaissent à ce que jamais vous ne pourrez les raconter sans que la gorge se serre, que les yeux se mouillent, sans que vous soyez obligés de vous interrompre avant  d’en terminer le récit. Deux d’entre elles me possèdent. La première date de Paris 1942. J’avais volé des illustrés chez la marchande de journaux qui vendaient ses marchandises, ses bonbons, ses illustrés, dans le couloir d’un immeuble. J’ai ramené les journaux dans la chambre d’hôtel et j’ai pris l’engueulade de ma vie. Ma mère me disait, avec son accent, je ne me rendais pas compte que pour un illustré, je risquais la vie de ma famille. C’est une histoire que je ne peux jamais raconter jusqu’au bout, ma gorge se serre, les larmes coulent et même maintenant, en l’écrivant, mes yeux sont mouillés. La gorge ne se serre pas parce que je ne parle pas, mais les larmes coulent sur le clavier.



La seconde catastrophe qui ne me quitte jamais est un accident. J’allais faire une conférence sur les États-Unis en banlieue, j’étais perdu comme d’habitude hors périphérique. J’ai vu un tabac ouvert, j’ai demandé à ma fille d’aller se renseigner. Elle descend, elle avait quinze ans, elle est vivante, rassurez-vous, elle met le pied sur le passage clouté, une voiture passe à toute vitesse et l’envoie en l’air quinze mètres plus loin. Pour moi, elle était morte. Elle n’était pas morte, mais je la vois sauter en l’air, et quand je raconte cette histoire, j’ai la gorge qui se serre, et les larmes qui coulent.



Voilà de vraies catastrophes. Si la gorge ne se serre pas, si les yeux ne coulent pas, ce ne sont pas de vraies catastrophes. La gorge serrée et les larmes sur les joues, ce sont des vraies qui jamais ne disparaîtront. Il faut juste apprendre à vivre avec.

mardi 26 décembre 2017

urgences


Tic tac, l’horloge égrène les secondes, les aiguilles rampent sur le cadran, les événements se raréfient. Entre chaque événement, remplir le temps. Quand j’étais en pleine activité politique, professionnelle, familiale, les affairements étaient d’une grande utilité. Par exemple, amoureux, je considérais alors que rien n’était plus important que de retrouver la belle et les cours à la fac, l’écriture d’un article, la sortie au cinéma, l’intervention dans une réunion, la préparation d’un dîner, le tour de Paris à vélo, la lecture d’un livre d’histoire, la lessive et le repassage, les longs coups de téléphone au service après-vente d’une plate-forme marocaine, n’étaient que des éléments de remplissage d’un temps élastique pour arriver enfin au rendez-vous attendu, au claquement des talons sur le pavé du jardin, au coup de sonnette.



La retraite dissipe un certain nombre d’activités secondaires, annexes et collatérales. Plus de thèses à lire, plus de recensions de livres pour une revue confidentielle. Peuvent encore jouer le rôle de bouche-trous le cinéma, l’intervention dans une réunion, la lecture d’une roman policier. Mais ces éléments collatéraux par rapport à ce qui compte vraiment ne présentent plus de caractère d’urgence puisque les talons qui claquaient sur le pavé, le coup de sonnette accélérateur de flux sanguin, sont désormais du même côté de la porte et donc, la nécessité de remplissage,  d’accélérateur d’aiguilles, est moins forte.



Si toutes les activités qui prennent l’essentiel du temps ne sont que des remplissages de vide pour atteindre l’urgent, ce qui compte vraiment, alors, quand l’urgent disparaît ne reste plus que des remplissages de vide. Si ce vide n’est plus la ligne la plus courte ou qui donne le moins la sensation d’attente, qui accélère la lenteur, en lui donnant l’allure de la vitesse, entre deux événements cruciaux, entre la croix et la bannière, entre les semailles et la moisson, entre le chapeau soulevé et le sourire de bienvenue, alors ces événements subalternes deviennent primordiaux et rien n’est plus important que la précipitation vers Leroy Merlin pour acheter la vis qui manque à l’étagère, ou bien de remplir de carburant un véhicule clignotant.



Pour ne pas être réduit à des activités lilliputiennes, il faut conserver des urgences fortes. Il n’est pas impossible par exemple de remplacer le claquement des talons sur le pavé par le grincement d’une porte de jardin, le timbre de la porte par la sonnerie d’un téléphone et ainsi de conserver aux nécessités de la vie quotidienne leur caractère de subalternité. Il n’est pas impossible d’accorder à chaque petit matin le statut de grand soir, de donner à un dîner en ville l’allure d’une conspiration, de transformer une pétition en barricade.

jeudi 21 décembre 2017

colère à Reims colère noire


Didier Eribon, retour à Reims et Ta-Nehisi Coates, une colère noire, Lettre à mon fils.



Dans ces deux livres, les auteurs puisent dans leur autobiographie des raisons de leur colère. Tous deux ont vécu dans les ghettos de la misère, ghetto social pour Eribon, ghetto racial et social pour Coates. Tous les deux se sont sortis du ghetto en devenant des intellectuels connus. Ils revisitent leur enfance, leur formation, leur relation avec la famille, avec ceux qui ne s’en sont pas sortis et tentent de renouer un lien perdu à grands coups de colère contre les assignations raciales et sociales.

À Reims, le PCF redonnait une certaine dignité aux ouvriers, sa disparition laisse la misère dériver vers les votes FN. Dans ces quartiers se mène une guerre sans merci contre la misère, par les logements, les écoles, la discrimination, les mises à l’écart. Didier Eribon trouve une sortie de ce ghetto dans sa situation d’homosexuel. La haine à l’égard des gays utilise les mêmes gammes que la haine sociale. Didier Eribon trouve dans le mouvement gay et dans les partis politiques extrêmes (trotskiste), une « réponse » à cette rupture. Il éprouve une colère terrible à l’égard des réformateurs socialistes qui ne font que mener de manière plus hypocrite la même guerre à l’égard du monde de son enfance.

Dans les ghettos noirs, se mène pour Coates une guerre sans merci pour maintenir l’héritage de la société esclavagiste et cette guerre détruit les corps des Noirs, par la police, la drogue, les bandes armées, l’école, les prisons. Deux réponses à cette situation. La première est la guerre qui répond à la guerre, Malcolm X, les Panthères Noires. La seconde réponse est le lieu d’une utopie réelle : l’Université Howard à Washington surnommée « La Mecque », où l’on enseigne et on découvre et on explore le monde à partir de l’expérience et de l’histoire des Afro-américains.

Autant la description du monde dont ils sont en train de rompre est d’une grande qualité littéraire et politique, autant les théories qui émergent de cette expérience sont discutables. Les deux parties de ces livres s’appuient l’une sur l’autre : la théorie des Black Panthers colore l’expérience vécue du ghetto noir, les théories révolutionnaires forment le regard sur la misère rémoise. Ces liens irritent parfois. L’expérience la plus réelle, la plus douloureuse n’est jamais un argument théorique. La colère de l’enfance ne pourra pas nécessairement légitimer le militantisme trotskiste ou des Black Panthers. Le lecteur pourra rejeter l’argument de l’expérience vécue et se permettre de conserver son droit à la réflexion critique.

Quelques remarques. 1. La colère sociale qui porte les deux ouvrages et fait leur intérêt à la fois politique et littéraire réduit les communautés décrites aux individus qui permettent cette colère. Ceux qui s’en sortent n’existent pas. Ils sont corrompus par le système, des oncles Tom ou des garde-chiourmes. N’entrent dans ces réflexions que ceux qui restent dans les ghettos, qui y vivent et qui y meurent. Les autres sont tout simplement invisibles. Mais la majorité des salariés modestes ne vivent pas dans les ghettos de la misère, la majorité des Noirs ne vivent pas dans le Bronx, la majorité des issus de l’émigration ne vivent pas dans les « quartiers ». Quand on dit que vingt pour cent des Noirs américains connaissent la prison, (pourcentage énorme), il vaudrait la peine d’aller voir de plus près les 80% qui ne sont pas emprisonnés. Quand on observe que le décrochage scolaire affecte un quart des jeunes des quartiers, il serait intéressant d’aller voir la majorité des trois quarts qui ne décrochent pas. D’une manière plus générale, on observera que la majorité des assignés (par la religion, le quartier, la couleur de la peau) ne répond pas aux assignations. Mais seuls les assignés ont droit à l’existence.

2. Passionnant d’étudier les cultures politiques différentes entre la France et les pays anglo-saxons où l’on accepte sans barguigner la notion de « communautés ». Au point même d’instaurer des quotas pour les communautés discriminées, dans l’accès aux études notamment. Dans les grandes villes anglaises se menaient des batailles tendues pour la définition de telle ou telle communauté parce que leur pourcentage influençait la distribution des financements publics. Dans les recensements, la question posée était « à quelle communauté estimez-vous appartenir » ? Des Grecs ou des Italiens apparaissaient dans la rubrique « Noirs » parce que tout individu qui s’estimait discriminé se classait comme noir. Avant de s’exclamer, comment peut-on ainsi classer les citoyens selon leur religion, la couleur de la peau, etc… il faut étudier les conséquences d’une telle conception. Les Noirs pouvaient disposer d’une université noire. Les syndicalistes et les militants ouvriers avaient leur université : Ruskin College. Ou pour les militants de New York, City College, qui fut un temps lieu de formation des progressistes juifs et noirs. Les femmes disposent d’universités pour femmes. Parfois de lycées féminins, parce que des sociologues ont constaté que les jeunes collégiennes réussissaient mieux quand elles étaient entre elles que dans la compétition avec les garçons. Etc. Impossible en France, dira-t-on. C’est tout à fait possible, mais de manière rusée : sous le masque de l’universalisme. Les plus riches, les dominants, disposent d’établissements scolaires, de Grandes Écoles de clubs, de sociétés fermées, qui sont de véritables ghettos. Mais voilà, ghettos de riches, ça ne marche pas. On ne dit pas ghetto. On dit société, club, anciens élèves, mais jamais ghettos. Ghetto est réservé aux pauvres. Communauté, c’est toujours communauté de pauvres.

Il fut un temps que ma génération a connu où les salariés, les ouvriers, disposaient de leurs clubs, des clubs ouvriers en Grande-Bretagne, working men’s clubs », des centres de loisirs, des sociétés mutuelles, qui étaient l’équivalent ouvriers des clubs de riches. Ces lieux de formation ont quasiment disparu et rien n’est venu les remplacer. Alors on peut se moquer, dénoncer les dérives communautaires des Anglo-saxons, mais ces moqueries et ces dénonciations sont un rideau de fumée pour dissimuler une écrasante situation : la France dispose d’un  système de formation initiale et permanente parmi les plus discriminants des pays développés.