samedi 25 janvier 2014

Le choix

Le choix

           
            J’ai assisté à la réunion publique de la liste « esprit Biarritz » de Guy Lafite. Jeudi dernier, dans une salle d’école qui était pleine, toutes les chaises d’écoliers occupées, les genoux sous le menton, quelques personnes debout. Qu’il soit bien clair que depuis le début, j’ai fait mon choix. Je connais Guy Lafite depuis un certain temps, je connais des membres de son comité de campagne, je les aurais accompagnés les yeux fermés.

            Des questions sans complaisance ont bousculé la tranquillité.  Question : vous avez fait partie de la majorité sortante ? Oui, pas de reniement. Des objectifs ont été atteints : réduction du déficit de la ville. Des liens avec communauté d’agglomérations porteurs de projets de décisions  dans la lutte pour des plages plus propres. Et des projets d’avenir. En même temps, Guy Lafite, parfaitement loyal envers le maire sortant, a su dire non à des projets qui lui semblaient fermer et enfermer la ville ; trop de mètres carrés de commerce à Iraty, les conditions de financement des parkings pour lui inacceptables. La création de la maison de l’Océan : les résultats ne correspondant pas aux prévisions. Il faut faire avec, ne pas déplorer, ne pas geindre, mais prendre des mesures pour faire vivre un lieu qui peut devenir précieux pour l’ensemble de la ville et même de l’agglomération.

            Un nouveau souffle pour la ville, le maintien d’une conception apaisée de la politique, telle est la partition que j’ai entendue ce soir-là. Dans cette réunion publique des questions sans concession ont permis au candidat que j’accompagnais les yeux fermés de répondre plus précisément, de faire la différence. Pour qu’on le soutienne aussi les yeux ouverts.


vendredi 17 janvier 2014

réseaux sociaux et confrontations

            À Biarritz,  quatre candidats qui postulent vraiment à la mairie. Lafite, Veunac, Brisson. Plus Saint-Cricq. D’autres candidats partent pour protester, pour prendre date, pour postuler pour témoigner.

            Brisson est le candidat UMP pur jus, qui exclut de l’UMP les UMP qui soutiennent Veunac à Biarritz ou Bayrou à Pau. Brisson, c’est la restauration d’un pouvoir de droite conservatrice, précautionneuse, frileuse, sans ambition, repliée sur des protections anciennes. Brisson est le seul candidat qui n’a pas participé à la manifestation en faveur de la laîcité républicaine à Biarritz, pour le mariage pour tous, contre Mgr Aillet, évêque restaurateur de Bayonne. Si Mgr Aillet était électeur à Biarritz, pour qui voterait-il?

            Michel Veunac voudrait se présenter comme l’héritier de Didier Borotra, mais il se cherche, à la fois dans son programme et sa stratégie. Il a intégré dans sa liste des centristes et des militants à la droite de Brisson. S’il ne fait pas un bon score au premier tour, sera-t-il tenté par un ralliement ?

            Guy Lafite est le continuateur d’une gestion apaisée de la ville, regroupant des éléments divers, mouvements de gauche et militants associatifs, réunis par l’ambition d’une vie touristique et culturelle de qualité, d’un accueil de la population dans sa diversité sociale par la construction de logement sociaux, d’une modernisation de la gestion par une meilleure répartition des services dans l’agglomération.


            Les réseaux sociaux, livre des visages, gazouillis ou blogues, restent sans voix. Ils ne nous aident pas à choisir. Ils refusent les discussions, les confrontations. Est-ce le média qui adoucit les mœurs ou les candidats qui ne veulent pas croiser le fer ? 

mardi 31 décembre 2013

le même monde

            
            J’ai la chance inouïe de partager ma vie entre la Goutte d'Or à Paris et Biarritz, la Reine des plages. À la Goutte d'Or, des centres d’accueil pour les usagers de drogue, à Biarritz l’Hôtel du Palais. Entre les deux, le train à grande vitesse me fait passer d’un monde à l’autre. Les deux mondes se heurtent parfois pendant le voyage. Des jeunes déclassés font peur à de respectables voyageurs, qui referment, lorsqu’ils passent bruyamment,  la fermeture éclair de leur sac.

            C’est une chance parce que de voyager entre des destinations qui semblent si éloignées, je suis témoin de la diversité d’un monde qui est unique. Où habitez-vous à Paris ? Je réponds, sans être gêné, depuis le temps, je vis à la Goutte d'Or. Et où habitez-vous quand vous quittez Paris ? Je vis à Biarritz. Chaque fois, dans le cerveau de mon interlocuteur, Goutte d'Or ou Biarritz, se mettent en place les préjugés. Chaque fois, je suis obligé de préciser : vous savez, la Goutte d'Or, ce n’est pas si terrible. Ou parfois, pour paraître héroïque, je dis, au contraire, c’est pire que tout ce que vous pouvez imaginer. Et à Biarritz, tout n’est pas calme et volupté, j’ai vu une voiture brûler rue Lousteau, dans le quartier Bibi, alors que je n’ai jamais vu une voiture brûler dans une rue de la Goutte d'Or.

            Le même monde, ça veut dire quoi ? Ça veut dire les mêmes sujets de discussion. Les mêmes craintes. Les mêmes peurs. Les mêmes questions politiques. Les mêmes élans de solidarité qui se heurtent aux évitements égoïstes.

            Prenez les discussions sur les centres d’accueil des moins favorisés. Que Biarritz renâcle à installer des hôtels sociaux et des centres d’accueil pour une population errante, on pourrait comprendre. Biarritz, c’est l’hôtel du Palais, le tourisme de luxe. Pourtant, on a construit un hôtel social et un lieu d’accueil pour les errants. Comme à la Goutte d'Or, des riverains ont manifesté contre l’implantation de ces lieux de solidarité et les responsables associatifs et politiques ont discuté et obtenu leur acceptation. Comme à Biarritz, les habitants de la Goutte d'Or manifestent contre le projet d’une salle de consommation comme ils ont protesté naguère contre les centres d’accueil des usagers de drogue ou de distribution de seringues propres. Il faut chaque fois dialoguer, expliquer, montrer qu’il est de l’intérêt des mieux portants d’aider les accidentés de la vie, que si l’on met face à face l’extrême galère et l’insolent confort, tout peut exploser.

            Deuxième sujet de discussion commun : l’utilisation de l’espace public. Les édiles, gouvernent une ville d’une vingtaine de mille d’habitants dont les électeurs sont résidents, alors que les deux espaces sont envahis de manière récurrente par des dizaines de milliers de clients, touristes, population migrante riche ou pauvre, qui utilisent l’espace public pour leur commerce, leur activité professionnelle, pour des activités licites ou illicites et ne sont pas généralement électeurs. Les intérêts des deux groupes ne sont pas forcément convergents. Comment trouver un terrain d’entente entre résidents qui cherchent paix et tranquillité et qui ont le privilège de voter et migrants qui provoquent bruits, embouteillages, nuisances sonores et qui parfois vont fumer des produits interdits sur les plages ou dans les halls d’immeuble ?

            Entendons-nous bien. Je ne dis pas que les deux lieux sont pareils. Mais comment peut-on comprendre qu’ici et là, les discussions sur la manière de vivre ensemble portent sur les mêmes sujets, l’utilisation de l’espace public, la part qui revient à la solidarité et à la redistribution des richesses et des ressources ?

            Il doit y avoir quelque part une réponse.

            La politique vise à dépasser les comportements individuels pour dégager un intérêt général. Elle doit affronter les conflits et rechercher patiemment les lieux de convergence. Partout, le plus simple, le plus rapide et le moins efficace est de surfer sur les préjugés, sur les peurs, sur les crispations égoïstes. Mettre la sécurité en avant, dénoncer la mixité sociale à la Goutte d'Or comme une « guerre faite aux pauvres » et la dénoncer à Biarritz comme une intolérable invasion. Rechercher les convergences, repousser les affrontements dangereux demande une patience, une obstination, une passion. Tout ça prend du temps et ne correspond pas rythmes électoraux. En face du compromis et du dialogue, se contorsionnent les simplificateurs et les bateleurs. On comprend que les politiques soient tentés par les évitements, par les prudences excessives, par les silences.

            Ils ont tort. Le degré de civilisation d’une société se mesure d’abord par la manière dont elle traite les marges. Là où l’accès aux soins dépend du revenu, où l’éducation dépend d’une adresse, là où les femmes sont maltraitées et exclues, là où les homosexuels sont emprisonnés, c’est la société toute entière qui est atteinte. La haine, l’exclusion, se diffusent dans toutes les couches, toutes les institutions. Le face à face entre richesse insolente et galère insupportable est potentiellement explosif.

            Dans les lieux que je connais, des politiques et des associations œuvrent à la solidarité et au lien social. Grâce à eux, les voitures ne brûlent pas à la Goutte d'Or et les villes de la Côte basque restent accueillantes et solidaires. Grâce à eux, des cinémas et des centres de musique s’installent à la Goutte d'Or et des logements sociaux se construisent à Biarritz. Tout ça prend du temps. Mais qui est pressé  de construire le pire ?



lundi 16 décembre 2013

voiles et vapeurs

Voiles et vapeurs

            Encore une fois la prairie s’enflamme. Une commission chargée d’étudier l’intégration recommande d’abandonner l’interdiction du voile à l’école. C’est la République qu’on assassine, tonne Jean François Copé. La Patrie pour laquelle tant de nous sont morts est en danger. Un petit carré de tissu menace notre pays.

            Si la survie de notre pays dépendait d’un carré plié en deux et noué sous le menton, il serait bien fragile, notre beau pays. Je trouve qu’il se porte bien. Qu’il est fort. Son économie, sa culture, ses gens, une population plutôt en forme, moralement, physiquement. Ses soldats sont robustes, applaudis. Cinéma, littérature, inventions, musique, musées, théâtres, festivals, dessinent un environnement porteur. Les restaurants sont pleins. Le pays attire des étudiants et des mafias du monde entier, ce qui est signe de bonne santé économique et morale. Et voici que le carré de tissu fait trembler nos villes et nos campagnes.

            Parce que ce carré de tissu, nous dit-on, en parfaite contradiction avec l’intégration des nouveaux arrivants. Il est drapeau des envahisseurs, banderole d’une vague déferlante. Dès qu’il apparaît, il faut décréter mobilisation générale et ouvrir la chasse. Cette peur incontrôlée fait partie de notre identité nationale et je craindrais pour mon pays s’il cessait de craindre le voile puisque ces tremblements font partie de notre charme et de notre climat. Douce France, si vite effrayée. La voisine qui nous appelle parce qu’elle a vu une souris dans sa cuisine, rose de panique, n’est-elle pas charmante de cette frayeur ?

            Les craintes réellement fondées sont celles des arrivants. Ils s’accrochent au voile parce que l’intégration marche, que les croyances traditionnelles reculent, que les femmes battues portent  plainte, qu’elles choisissent leur mari et de n’en avoir qu’un, que les mariages mixtes sapent les communautés les mieux soudées. Eux ont raison d’avoir peur et de s’exciter parce que l’intégration lime leur ciment. Est-ce leur peur qui nous contamine ?

           

           

            

samedi 7 décembre 2013

ZSP


         Zone de sécurité prioritaire

         La dernière réunion entre le comité de pilotage de la Zone de sécurité prioritaire et un « panel d’habitants » a eu lieu en septembre 2013. Ensuite, nous a précisé Daniel Vaillant, comme « nous entrons en campagne électorale, il n’y aurait plus de réunion de ce type avant le printemps 2014 ».

         Stupéfiante déclaration. Ainsi, les réunions régulières entre des représentants d’habitants, présentées comme l’un des pièces maîtresses du dispositif, ne sont plus que des outils de propagande donc interdits quand s’ouvre la campagne. Tout le reste continue : les patrouilles de police indéterminées, les arrestations aléatoires. Mais les informations apportées par les habitants, présentées comme si précieuses, si centrales, si importantes, si neuves par rapport à toutes les campagnes de police précédentes, sont bloquées pendant six mois, le temps des élections.

         Question : le temps de la campagne, la Goutte d'Or va-t-elle redevenir un quartier ou restera-t-elle une zone ?
          
        


jeudi 5 décembre 2013

ZSP déc 2013

Zone de sécurité prioritaire 2 déc. 13.

         JB habitant Boulevard Barbès, cinquième étage, vient d’acheter plus grand dans le même immeuble. Il est retraité, voyage beaucoup, fait toutes ses courses en dehors de la Goutte d'Or, tourne le dos à la Goutte d'Or, ne connaît pas l’église Saint-Bernard, ni la médiathèque, aucun restaurant. Quand il sort, c’est vers le soleil couchant, vers la butte, vers les cafés de l’autre côté. Il peut acheter un grand appartement, plus de cent mètres carrés, et littéralement ne pas habiter le quartier. Son irritation : les regroupements qui bloquent l’accès à son immeuble, freinent les déplacements vers les métros Barbès ou Château Rouge.

ZB part à la retraite en mars 2014. Elle vend son appartement rue Doudeauville. Comme Jocelyne, Martine, comme Catherine. comme beaucoup, comme combien ? Encore une fois, le mois dernier, il y a bagarre entre les prostituées au bas de son immeuble. Encore une fois, les habitants se sont penchés, ont crié, taisez-vous ! ZB a pris une bassine d’eau froide, l’a jeté par la fenêtre. Elle habite le premier étage. Les prostituées l’ont vue. Elles ont commencé à lui lancer des pierres contre ses vitres. Elle téléphone à la police, qui arrive une demi-heure plus tard. Il y a trois mois, elle se félicitait de la Zone de sécurité prioritaire, car la police arrivait très vite. Aujourd’hui, trois mois plus tard, elle vend son appartement et achète une maison en Normandie, près de sa famille. ZB dit que des gens de son immeuble pourtant plutôt moins réacs qu’ailleurs évoquent l’idée de milices d’habitants pour chasser les prostituées. Elle dit que sa famille, ses enfants, ses frères, ses amis, lui disent depuis longtemps de partir, que ce n’est plus possible. Elle est chez moi, dans mon jardin, protégé, calme, ah ! dit-elle, si j’habitais ici, je ne serais jamais partie.

         Si la mixité est un combat, voici une bataille de perdue. Moi-même, dans mon jardin protégé, depuis l’instauration de la Zone de sécurité prioritaire, je passe beaucoup plus de temps à Biarritz, où je dispose d’un pied-à-cœur. L’âge, les problèmes de santé, les plus grandes difficultés à me déplacer, la fatigue du bulldozer pour accéder au métro, la vérité est que je fatigue. Hier, en haut des marches du métro Château Rouge, trois mendiants assis, étalés, allongés en haut des marches,  occupaient la moitié au moins de la surface d’accès, les porteurs de cannes, les voitures d’enfant, ne peuvent pas passer. A dix mètres, une voiture de police stationne. Dans quelle station de métro parisienne pourrait-on voir cette intrusion, cette atteinte à la liberté de circulation ? Avant la Zone de sécurité prioritaire, ça n’existait pas. Avant la Zone de sécurité prioritaire, les voitures ne stationnaient partout sur les trottoirs. ZB fatigue aussi. Elle aurait pu rester si elle avait trouvé une association pour s’investir. Mais là, la perspective de la retraite, de se retrouver toute la journée, pas seulement le soir, dans cette ambiance, elle n’en peut plus. Encore une bataille de perdue.      
          
         J’accuse la Zone de sécurité prioritaire d’avoir tué les rêves d’avenir, d’avoir remplacé une vision par des patrouilles, d’avoir transformé un quartier en zone où la sécurité est prioritaire, pas l’école, pas l’emploi, pas les cinémas, les instituts de culture d’Islam, pas le centre Barbara. Pas la médiathèque, pas les nouvelles boutiques de mode et de nourriture. Un endroit pour Manuel Valls interdit à François Lamy. Dans les réunions ne parlent que les habitants en colère et le commissaire, le préfet, le procureur. La politique de la ville se tait parce que Zone de sécurité prioritaire et politique de la ville sont contradictoires, s’excluent. Ne peuvent pas coexister.

         J’accuse la Zone de sécurité prioritaire de chasser du quartier mes amis, mes connaissances, mes copains. Et comme j’ai l’âge de mes artères, je me dis parfois que tout recommence. Qui avait envoyé les forces de l’ordre pour résoudre un problème politique, en Algérie ? Qui avait été plus impressionné par les colères des colons, qui n’avait pour seul souci que d’assurer la sécurité d’une minorité vociférante ? J’ai connu la Goutte d'Or avec ses patrouilles de harkis, ses patrouilles de CRS. Je retrouve la Goutte d'Or avec ses patrouilles de CRS et de policiers rembourrés. J’accuse la Zone de sécurité prioritaire de rejouer symboliquement la guerre d’Algérie.  

         La politique réduite à des conflits personnels ou à des victoires électorales s’étiole. Ce qui important, c’est que les discussions, les campagnes, les arguments, les programmes, les décisions, soient des pierres constructrices d’un avenir, d’une pédagogie, d’une réflexion. Que les politiques ne détruisent pas l’avenir, qu’elles ne l’insultent pas. Depuis la Zone de sécurité prioritaire, où est le quartier, où la politique de la ville ?      


samedi 30 novembre 2013

otages

Otage en pays Bojon

Je m’appelle Jean Chevoud. Je suis anthropologue, spécialiste des sociétés en mutation et notamment des communautés indigènes en voie d’urbanisation.  Pour mon travail, je passe beaucoup de temps dans le nord de la région parisienne, où les tribus Bojon sont un excellent terrain d’analyse. Elles occupent un territoire repérable, à partir du Boulevard Barbès jusqu’aux confins de Clichy-la Garenne.

J’entretenais d’excellents rapports avec ces tribus qui survivent par la cueillette et la vente de plantes exotiques, tabac et cannabis, qu’ils revendent aux touristes de la capitale. J’essaye de comprendre aujourd’hui pourquoi le lundi 18 novembre 2013, à quinze heures, un groupe d’hommes en blouses blanches m’a tendu un piège à la sortie de l’autobus 341 et et m’a détenu une pleine semaine dans un local calfeutré. Ils étaient étrangement silencieux. Je ne connaissais pas leur chef, mais autour de lui s’agitaient des guerriers disciplinés que j’avais déjà croisés dans mes recherches. Ils détournaient les yeux quand je les regardais.

Peut-être faut-il revenir en arrière pour bien comprendre l’imbroglio. Un chercheur n’a pas seulement un esprit, une méthode, il a aussi une enveloppe corporelle dont certaines zones se fragilisent et doivent parfois être réparées. Depuis quelques années, des vertèbres arthrosées compriment le nerf sciatique de ma jambe gauche, provoquant des douleurs supportables. Des douleurs insupportables, ça n’existe pas, puisque si elles étaient insupportables, les malades ne les supporteraient pas, or ils les supportent. Ils ne se flinguent pas, ne se défenestrent pas, n’avalent pas des tonnes de morphine. Donc mes douleurs étaient désagréables, mais supportables. Sur l’échelle de Schneider, elles se situeraient à l’échelon sept ou huit. Pour vous dire. J’ai pris du paracétamol, de l’ixprim, du combamal, du tueladouleur, du fédubien, du dafalgan, du lexomil, du laroxil. La douleur revenait. Les séances d’ostéopathie ont permis d’explorer de lointaines banlieues et provoqué des sourires résignés. L’acupuncteur était un Coréen du Nord qui m’offrait un thé parfumé dans une salle d’attente minuscule. Des infiltrations sous contrôle d’un scanner m’ont soulagé le temps de régler la facture. Je me traînais ainsi depuis des mois et des mois entre Barbès et Porte de Clignancourt quand un ami Bojon m’a signalé un chaman imam pasteur gourou guérisseur spécialisé dans les douleurs sciatiques, à Clichy La Garenne. Je lui expliquais que je n’allais pas à mon âge prendre le chemin des grottes de Lourdes. Son visage s’est fermé. Comme tu voudras l’ami.

Cet après-midi du 18 novembre à quinze heures, je me suis rendu comme d’habitude sur mon terrain de recherches, avec mon ordinateur portable et un enregistreur miniaturisé. Descente avec le bus 56 jusqu’à la Porte de Clignancourt, puis autobus 341 jusqu’à l’arrêt cimetière où je descends généralement parce que c’est un arrêt où personne ne descend. Deux grands gaillards en uniforme bleu m’ont saisi chacun un bras, l’un d’eux m’a fait une piqure intradermique qui m’a étourdi. Je ne tenais plus debout. Ils m’ont allongé sur un brancard, saisi les poignées avec vigueur et ensuite je n’ai plus aucun souvenir.

Quand je me suis réveillé, j’étais dans une salle où régnait une animation fébrile. D’autres otages étaient étendus sur des brancards ou sur les lits à roulette. Les uns dormaient, les autres rêvaient ou regardaient autour d’eux d’un air inquiet. S’approcha alors de ma couche un homme en blouse blanche : « alors, c’est ce gaillard qui ne croyait pas en notre médecine traditionnelle ?». Un murmure s’échappa de mes lèvres. Mmmmh, mmmg, mmmt. Rien de très clair. Eh bien, monsieur, voici le protocole auquel vous n’allez pas échapper. Vous allez subir une anesthésie générale. Nous allons vous installer sur un cadre de Cauchoix. Vous n’avez pas de fracture ouverte, nous allons vous en fabriquer une. Non, non, ne protestez pas. Je vais trancher une voie d’accès postérieure médiane. Le secteur lombosacré sera ainsi pleinement exposé. Nous laminerons la partie supérieure de L5 et la partie inférieure de L4. Comme la compression est surtout à gauche, nous dégagerons les deux vertèbres pour exposer les deux nerfs. Nous explorerons ensuite l’étage L2L3. A nouveau, nous dégagerons le canal, laminerons L3 et L2. Comme la compression à ce niveau est surtout centrale, le laminage sera partiel. L’opération aura lieu sous lavage abondant d’un serum bétadiné. Nous refermerons les tissus plan par plan sur un redon aspiratif.

Vous serez autorisé à vous lever dès le lendemain de cette intervention, à condition de vous piquer à votre anticoagulant habituel. Vous aurez le droit de marcher dans les couloirs, dans les jardins, de vous assoir, de vous lever, mais sous surveillance. Tant que nous n’aurons pas reçu la rançon de votre mutuelle, nous vous garderons avec nous.

Il poussa sur le levier de la seringue. Je me rendormis presque immédiatement. Quand je me réveillai, je n’avais aucune idée de l’heure, de la date. De nombreux fils me maintenaient attachés à un lit rudimentaire. Les douleurs les plus aiguës de ma jambe gauche avaient disparu, mais je ressentais une pesanteur accablante au milieu du dos, comme si on avait attaché une haltère à ma colonne vertébrale. Une dame en blanc s’approcha du lit, me tendit un verre à bec d’où je pus boire quelques gorgées. Dans la chambre sombre, un autre otage était étendu et gémissait. J’apprendrais plus tard qu’il se nommait Sébastien, qu’il était géomètre capverdien, employé d’une entreprise de travaux publics. Son cas était plus sérieux, car il était tombé d’un échafaudage, ses vertèbres s’étaient tassées et il ne disposait d’aucune mutuelle. Entre son lit et le mien, on avait dressé une paroi de toile verdâtre, glissant sur un bâton à œillets, qui nous séparait et empêchait toute conversation.

Trois fois par jour, à la même heure, une employée furtive qui manifestement n’avait pas le droit de nous adresser la parole, nous apportait un plateau nutritif. Pour le petit déjeuner, un paquet de pétales de maïs et du café au lait. J’avais demandé du café noir et des céréales. On me servait des pétales de maïs et du café au lait. Je précisais ma demande à la porteuse de pain, elle semblait ne rien entendre. Comme j’insistais, elle me tendit, silencieusement un papier imprimé avec mon nom, ma date de naissance et « menu » : céréales café lait. Je compris. Dans cet ordre-là, j’obtenais des céréales sans lait, que je ne pouvais pas manger, et un café au lait, que je ne pouvais pas boire.

La nourriture était répugnante. Sans sel, sans goût. Nous avions droit à une télévision avec accès à toutes les chaînes, en échange d’un abonnement raisonnable, vingt-neuf euros la semaine. Les soins étaient chaotiques. Le personnel se succédait sans transmission de l’équipe précédente. On me refaisait un pansement étanche qui me permettait de prendre une douche, mais avec interdiction de prendre une douche. Le lendemain, on me faisait un pansement non étanche, avec obligation de prendre une douche. Si j’allais à la douche malgré l’interdiction, ou si je n’allais pas à la douche malgré l’obligation, la chef de service me sermonnait et me lisait la longue liste des dangers auxquels je m’exposais en ne respectant pas les obligations de soins. Je lui objectais que ces obligations variaient avec le personnel et que j’avais du mal à suivre. Elle me relisait lentement le règlement du campement sans commentaire.

Le premier jour, une Kiné de Bojon, reconnaissable à ses bijoux traditionnels,  bracelets, colliers et boucles d’oreilles en pierre de lune, m’aida à me mettre debout et à faire quelques pas dans le chemin broussailleux.  Je ne l’ai plus revue et les jours suivants, je me levais péniblement en me roulant sur le côté sur une jambe allongée, l’autre jambe repliée, comme la Kiné m’avait montré la première fois. Une poire d’appel pendait du plafond, mais elle ne fonctionnait pas et quand je réclamais une pilule antidouleur supplémentaire, je hurlais dans le désert. Pendant ce temps, tranquillement, obstinément, un herpès me trouait l’œil gauche.

J’avais conscience que je ne pourrais pas tenir très longtemps dans ces conditions. Mes ravisseurs m’avaient confisqué mes vêtements et je n’avais à disposition qu’une chemise à fleurs bleu délavée et un slip kangourou, à bretelles. Je n’irais pas très loin dans cet accoutrement. Je décidai de faire semblant. J’acceptais les soins les plus contradictoires, les pansements imperméables et les piqures fluidifiantes, les antibiotiques et les toiles d’araignée. Puisque j’avais le droit de me lever et de marcher dans un rayon de quelques dizaines de pas, je me levais régulièrement, je descendais jusqu’à la machine à café où déambulaient d’autres otages le regard absent. J’entretenais ainsi une activité physique minimale qui pourrait plus tard se révéler utile.


Au bout de huit jours, la chef d’étage me réveilla : nous avons reçu le virement de votre mutuelle. Demain, vous pourrez partir. Vous passerez d’abord une radio de contrôle, une dernière prise de sang. Faites vos paquets, des ambulanciers viendront vous chercher dans la chambre. Elle me donna une décharge à signer. Je m’engageais à ne pas poursuivre mes ravisseurs et les dégageais de toute responsabilité pour les conséquences éventuelles de mon rapt. Ainsi fut-il. A treize heures, deux ambulanciers en uniforme bleu vinrent me chercher. Vous pouvez marcher ? Voulez-vous un fauteuil roulant ? Je pouvais marcher. Je marchais jusqu’à l’ambulance, je m’allongeais sur le brancard. La voiture se mit en route, elle avait tous les aspects d’une ambulance et roula ainsi sans encombre jusqu’à mon domicile parisien. Ils m’accompagnèrent jusqu’à mon appartement et me tendirent un paquet d’ordonnances et de recommandations. J’attendais la presse, les caméras, des embrassades humides, des cris d’admiration. Je n’eus droit qu’à une modeste aide de vie efficace et amicale avec qui j’ai depuis noué des relations durables. Son salaire était pris en charge par un comité local de solidarité à l’égard des otages du territoire Bojon. Je lui faisais entièrement confiance jusqu’au jour où je découvris, en ouvrant par mégarde la porte de la salle de bains, qu’elle portait autour du cou un collier en pierre de lune. 

mercredi 27 novembre 2013

de quoi mao est-il le nom?


Un couple d’anciens militants maoïstes ont créé à Londres, dans les années 1970 un squat communiste le « Mao Zedong Memorial Centre ». L’homme avait membre dirigeant du Parti communiste léniniste anglais, puis exclu en 1974 pour activités conspiratrices et séparatrices. Ils ont maintenu trois femmes en esclavage pendant trente ans.

Cette histoire courte raconte l’histoire longue du communisme. Une avant-garde éclairée prend le pouvoir. Maintient le peuple en esclavage. Des luttes de faction, des exclusions. Le système s’écroule.


Les anciens militants mao vont sans doute passer en jugement. Je suggère à leur avocat de demander à Alain Badiou d’être leur témoin de moralité.

hôpital

Hospitalisé entre le lundi 18 novembre et le lundi 25 novembre à l’hôpital Beaujon. Les consultations de préparation à l’intervention, les renseignements donnés m’ont donné toute satisfaction. L’intervention a été efficace et les objectifs ont été atteints. Pourquoi alors reste-t-il de mon séjour le sentiment aigu de ne pas avoir été traité comme il fallait ?

         S’agit-il de l’environnement ? Une chambre à deux lits. Sans toilettes et sans douche. Des toiles d’araignée, des stores qui tenaient avec des bouts de scotch ? Sans doute. Je ne parle pas de la nourriture. Plus grave : la sonnette d’appel en panne.    Mais surtout, un énorme déficit de communication. Après l’intervention, des visites rapides et rares d’un interne. Des informations qui ne passaient pas entre les équipes. Une ordonnance de sortie donnée aux ambulanciers, même pas au malade. Aucune visite de sortie.

Il vaut mieux être bien soigné dans une ambiance glauque que charcuté au Ritz. J’ai été bien soigné. Mais une équipe d’excellence qui travaille dans un environnement dégradé se voit atteint dans son excellence.


Plus généralement, il me semble important que les lieux d’accueil des personnes en difficulté, médicale ou sociale, ne soit pas le miroir des difficultés accueillies, mais projette au contraire les images d’une sortie du tunnel. Des locaux propres et accueillants, des personnels compétents et disponibles, une cafeteria proche, sont aussi nécessaires que l’eau fraîche.

dimanche 17 novembre 2013

paroles

            Je cherche des mots qui pourraient empêcher le glissement de la société française hors du politique. Des mots que j’aimerais entendre des gouvernants que je soutiens.

            Nos sociétés –je veux dire nos sociétés occidentales, celles où je vais me faire opérer gratuitement d’un pincement de vertèbre très handicapant, celle où la fille sourde d’un ami a un implant électronique, je n’ose pas vous en dire le prix, pour retrouver le lien avec le monde, gratuitement, celle où les enfants vont à l’école maternelle et primaire et secondaire gratuitement- ont une histoire. Elles se sont développées dans le bruit et la fureur. Ni en ville, ni à la campagne, les maîtres des terres et des forges n’acceptaient l’organisation des personnes qui leur étaient soumises. Les maîtres employaient la force brutale pour empêcher toute organisation, paysanne ou ouvrière. Ces luttes ont duré longtemps, trop longtemps. Tant que les maîtres refusaient l’organisation de leurs vassaux, les seules négociations étaient fondées sur l’affrontement brutal. Jacqueries, incendies des récoltes, mutilation du bétail, se multipliaient et faisaient partie de ce que l’historien Eric Hobsbawm appelait la « négociation collective par l’émeute ». Les bandits sociaux, Robin des Bois, Zorro, Mandrin, font partie de l’imagerie de ces révoltes populaires. Du côté ouvrier, on brisait les machines, on tabassait les contremaîtres sadiques, on incendiait les marchandises. Ces « négociations » furent finalement remplacées par des rencontres entre organisations représentatives. Des syndicats, des Ligues paysannes, des fédérations patronales. Les rapports de pouvoir n’en furent pas fondamentalement changés, mais il fallut donner des avantages pour assurer une certaine paix sociale. Des systèmes de retraite et de sécurité sociale se mirent en place. L’État providence redistribuait une partie des richesses du pays. Cette histoire n’a nulle part été tranquille.

            Dans certains cas, le réformisme n’a pu s’implanter et a été relayé par un courant révolutionnaire visait à la destruction d’une des parties du conflit. Ce courant révolutionnaire a pris le pouvoir en Russie, en Chine. Dans les pays de l’Empire soviétique. Il a réussi à Cuba. Au Zimbabwe, les terres ont été redistribuées et la famine s’est installée. Au Venezuela, les révolutionnaires sont en train d’organiser la ruine économique et la division du pays. Partout, ce fut la catastrophe dont nous connaissons les résultats économiques et humains. Certains en rêvent encore, dans les livres et dans les colloques.

            Le niveau de vie des populations occidentales fut assuré pour une partie non négligeables par l’exploitation des richesses et des personnes  contrôlées par un système colonial qui voulait par ce biais retrouver un pouvoir sans partage sur la main d’œuvre et les matières premières. Ce système s’est écroulé, les pays soumis sont devenus indépendants et désormais, commencent à concurrencer les pays occidentaux. L’Inde et l’Afrique se réveillent. Les anciens pays communistes, dont l’économie était paralysée par une bureaucratie étouffante deviennent à leur tour des concurrents redoutables. Nous ne reviendrons plus à un système de pillage et d’exploitation dont ont profité pour une part les classes laborieuses des pays coloniaux. C’est T E R M I N E.

            Toutes les difficultés doivent désormais s’affronter à un niveau international et européen. Partout poussent les solutions et les réformes qui mutualisent les compétences, qui atténuent les concurrences désastreuses : communauté de communes, territoires régionaux, organisations européennes et timides organisations mondiales. Pas d’autre issue que des regroupements, ces mises en commun des richesses et des investissements qui permettront seuls d’éradiquer les paradis fiscaux, de combattre les égoïsmes des riches et les populismes des moins riches.

            Pas d’autres issue parce que les solutions individuelles, communales, régionales, nationales, n’existent plus. Ni dans le domaine écologique, le climat est sans frontière, ni dans le domaine des migrations, les frontières ne seront plus jamais imperméables, ni dans le domaine économique et de la protection sociale. Désormais, le niveau de vie les plus bas devront monter pour que montent les niveaux de vie du monde, la pollution la plus forte devra être combattue pour que diminue les dangers climatiques de tous.

            C’est dans ce contexte que se joue la politique, en France, en Europe, aux États-Unis. Pour un candidat, affirmer que la solidarité internationale dans tous les domaines est dans l’intérêt de tous est le plus sûr moyen d’être battu aux élections, de chuter dans les sondages, de ne pas être réélu. Les meilleurs peinent. Et pourtant, c’est la voie qui me semble juste. Il n’y en a pas d’autre ? Bien sûr que si. La fermeture des frontières, comme en Corée du Nord, pas d’immigration illégale, pas de main d’œuvre clandestine, pas de délinquance dans les rues de Pyongyang. Là bas, Maring il Peng est au pouvoir. Sans aller jusqu’à ces extrêmes, on peut imaginer aussi une droite obstinée et autiste sur laquelle viendrait déferler des manifestations de colère sans lendemain.

            C'est pourquoi je fais partie des vingt pour cent qui soutiennent  François Hollande.