Je vous parle du Pays Basque français. Peut-il y avoir
coexistence pacifique entre une conception essentialiste de ce mouchoir de
poche et un attachement républicain à la langue, la culture, à l’histoire ?
Je suis convaincu que c’est possible. A condition de
surmonter les fantômes du passé. Ce Pays Basque français, où élections après
élections, les habitants manifestent leur volonté de rester dans la République
en maintenant les séparatistes à la marge, n’a pas surmonté les traumatismes de
son histoire.
On pourrait ranger les théories raciales d’Arana dans le
grenier des vieux vêtements. Quel nationalisme n’a pas été ethnicisé dans la
phase de construction ? Les modèles européens de Fichte, Herder ont été
repris sous une forme ou une autre par tous les mouvements nationalistes. On
peut les relire avec Arana comme une visite au musée. Ces idées ont structuré
les mouvements nationalistes européens, pour le meilleur et parfois pour le
pire.
Il s’agit ici d’autre chose. Le nationalisme basque ne s’est
pas seulement développé dans le ciel des idées, il a aussi été façonné à sa
naissance par la violence politique armée. Avec deux conséquences désastreuses.
La première, c’est qu’il fut admis possible et légitime d’utiliser la violence
armée, c'est à dire l’élimination des adversaires. Une minorité, une avant-garde
peut faire l’histoire si elle dispose de fusils. La seconde, c’est que la
politique n’est pas compromis, négociation, mais victoire d’un camp sur l’autre.
Partout où ce brasier fondateur a permis la naissance d’une
nation, il faut des générations pour que s’installe une démocratie apaisée. Et pour
freiner cette évolution, rien n’est aussi efficace que la célébration des héros
et des martyrs. Rien n’est aussi conservateur que le refus de faire l’histoire critique
de ces luttes passées. Voyez la difficulté pour l’Algérie d’écrire son
histoire. L’Irlande jusqu’aux années 1960, a été dominée par l’héritage de la
guerre d’indépendance et de la guerre civile. Les partis se nommaient « guerriers
de la destinée », ou « nous seuls ». L’Irlande s’est
démocratisée dans une révision déchirante de son histoire par une école d’historiens
que les héritiers agrippés aux drapeaux traitaient de « révisionnistes ».
Tant que l’histoire critique des luttes
passées ne secouait pas les consciences, l’Irlande somnolait dans les souvenirs.
Ces révisions déchirantes s’accomplissent au Pays Basque espagnol.
Elles ne traversent pas la Bidassoa. Le Pays Basque français continue paresseusement
de nommer prisonniers politiques les assassins patriotes, à négocier avec leurs
alliés les méthodes de contournement de la nécessaire justice, à admettre sans
rougir les liesses qui accueillent les libérations. Le Pays Basque français
refuse de rencontrer les victimes, de leur parler, de les écouter. Au Pays Basque
français, les élus de la république battent le pavé avec les demi-soldes de la
terreur, réclament leur libération, leur retour à la maison.
C’est sur le fond de cette acceptation que s’installe des
clivages douloureux. Ceux qui acceptent la terreur passée sont des patriotes. Ceux
qui la condamnent sont des traîtres. La
communauté d’agglo ne s’entend pas sur grand-chose, mais elle est unie,
quasiment unanime pour réclamer le retour au foyer des condamnés pour activités
terroristes. Il ne peut pas y avoir de relations apaisées entre séparatistes et
républicains si le passé n’est pas exorcisé.
Partout, sans exception, où le nationalisme guerrier
revient nous hanter, en Hongrie, en Pologne, en Allemagne, en Russie, partout
cette régression se manifeste par le refus de la recherche historique, la
négation des ombres du passé.
Que Bake Bidea, ou les abertzale s’agitent, c’est leur
combat. Mais que des non-séparatistes regroupés dans les « Artisans
de la Paix » entraînent une partie importante de la société, élus soumis et population indifférente,
et l’avenir du Pays Basque français s’assombrit. A Berlin, les néo-nazis
manifestent contre le trop grand nombre de monuments aux victimes. En Russie,
on redécouvre les statues de Staline, en Pologne, on stigmatise les historiens
qui révèlent la face sombre du nationalisme polonais. À Bayonne, on a tenté de
planter la hache de l’ETA comme sculpture de la ville. A Biarritz, au casino
Bellevue, des élus et des militants apprennent dans les discours et dans les
manifestations à insulter les victimes d’ETA, à maculer leurs tombes, à
détester ceux qui dénoncent l’imposture et l’oubli. Ils sacrifient l’avenir à leurs
médiocres ambitions, ils prennent pour une politique l’endormissement de leur
pensée.
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