Daniel Junqua : On dirait que, tu as trouvé le paradis dans
le système néo-libéral (ou capitaliste selon un autre point de vue) et on a
beau te faire la liste de ses tares, tu n’en démords pas. Ton parcours de Mitterrand
à Macron en passant par Hollande est tout à fait cohérent. C’est juste un
glissement vers une adhésion de plus en plus forte à une idéologie dont tu ne
vois que les aspects positifs.
Mon
cher Daniel, je n’adhère pas « à une idéologie », j’adhère à un
système (système capitaliste, état démocratique, état providence) dont je suis
convaincu qu’il est le meilleur pour ceux que je défends prioritairement, les
dominés, les discriminés, les salariés, les accidentés de la vie, les
minorités. C’est dans ce système et pas un autre que les dépourvus de tout ont
pu lutter et obtenir de meilleurs chances de vie dans tous les domaines. L’état
providence, la sécurité sociale, les retraites, ont été obtenus dans ce système
par des réformistes, contre les nantis, évidemment, mais aussi contre les
révolutionnaires qui répugnaient à soutenir des réformes risquant de repousser
la révolution à plus tard. La sécurité sociale est arrivée en retard en France par
rapport aux pays où dominait le réformisme. Le féminisme a été longtemps
considéré comme un mouvement bourgeois par les révolutionnaires et le résultat,
c’est que la France est le pays où le droit de vote est arrivé avec cinquante
ans de retard sur les pays où dominait le réformisme.
Je n’adhère
pas à l’idéologie du capitalisme, je dis que c’est dans ce système que les plus
pauvres ont le plus de chances de se battre et d’obtenir des résultats. D’ailleurs,
lorsqu’ils votent avec leurs pieds, ils ne se précipitent pas vers les pays non
capitalistes, ni vers Cuba, ni vers le Venezuela, ni vers la Corée du Nord,
mais plutôt vers l’Europe et les États-Unis. Mais pour les révolutionnaires ça
ne veut rien dire, les pauvres ne les intéressent que lorsqu’ils souffrent, pas
quand ils s’en sortent.
En
ce sens, oui, il y a une certaine logique dans mon itinéraire. J’ai défendu longtemps
un système dit socialiste où les plus misérables étaient encore plus
misérables, s’enfonçant dans l’injustice, la famine, quand ils n’étaient pas
emprisonnés ou déportés. Je croyais défendre les plus pauvres, je les enfermais
dans l’horreur. Après avoir rompu avec ce système, j’ai continué à militer dans
la même logique contre les injustices, les inégalités, contre l’égoïsme des
puissants et contre la suffisance non moins égoïstes de ceux qui utilisent les
pauvres comme les dames patronnesses, pour confirmer leurs certitudes. Dans le
quartier où j’ai longtemps habité, la Goutte d'Or, j’ai manifesté pour les sans–papiers.
L’église Saint-Bernard était au bout de ma rue. Quand Lionel Jospin a
régularisé leur situation, il y a eu une grande fête devant la même église, et
bien, de tous les rebelles, les insoumis, gauchos, anarcho, extrêmes, aucun ne
s’est déplacé. Ce qui les intéressait, c’était l’absence de papiers, pas les
papiers obtenus. Des centaines de migrants ont parlé, dansé, expliqué, se sont
réjouis, pendant toute la journée devant l’église Saint-Bernard. Le silence des
rebelles devant cette victoire trouve un écho aujourd’hui dans le silence des
insoumis devant la possible victoire des progressistes le 7 mai prochain.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire