samedi 12 juin 2010

Vénétie au mois d'août

Vénétie 30 mai-7 juin 2010

Distinguons ce qui est vélocipédique de ce qui est touristique ordinaire. Nous sommes dans une salle de restaurant pour le petit déjeuner dans un hôtel de Bassano. Nous allons nous servir au buffet des pétales de maïs, du pain, du fromage, du beurre. Le beurre se présente sous forme d'hexaèdres dont les faces sont parallèles deux à deux. La petite portion est soigneusement empaquetée dans du papier aluminium portant une étiquette avec le nom de la société fabricante. Je trouve l'angle qui permet de démailloter le parallélépipède, je démaillote, le beurre est accessible, frais, tendre. Je le pénètre d'une lame de couteau, il glisse de la lame, se retrouve par terre, collé au carrelage et en me penchant pour le retrouver, je ne le vois plus. Il a disparu. Je comprends tout: en me penchant, j'ai avancé mon pied droit, la semelle a écrasé le volume souple, n'a rien senti, n'a rien communiqué au cerveau qui possède la semelle, et j'ai maintenant sous la chaussure de mon pied droit un gros morceau de beurre qui va laisser des traces quand je me lèverai tout à l'heure et que je marcherai vers la suite de la journée. Je garde mon sang-froid. Je ne dis d'abord rien, je ne rougis pas, je regarde Hélène comme si rien ne s'était passé, comme si la journée était calme, avec son lot de morts des ONG turques, ses millions de litres de pétrole en Louisiane, ses tueurs en série en Angleterre et un nouveau premier ministre surprenant qui déclare publiquement qu'il se refuse à légiférer chaque fois qu'un individu pète les plombs. Je me penche à nouveau, mais une sciatique assez ancienne m'empêche de me pencher suffisamment pour voir la graisse jaune, m'empêche aussi de tourner la chaussure pour que je puisse voir la semelle. Quelle est la différence entre la patrie et une portion de beurre? C'est qu'on n'emporte pas la patrie à la semelle de ses souliers. Comme mesure d'urgence, je me contente de lever légèrement le pied droit, à une hauteur rasante, pas trop haut pour que la position ne soit pas remarquée, mais assez haut pour éviter d'écraser davantage la masse de cholestérol qui enduit le cuir. Je ne peux pas tenir des heures dans cette position. Je me décide à partager mes affres avec Hélène, qui n'a rien vu. Je lui dis "tu ne vas pas me croire". Elle ne bronche pas car souvent je commence une conversation par cette expression visant à attirer son attention vers le début d'une phrase, d'un récit, d'une idée, et comme elle a l'habitude d'entendre ces mots, elle n'est pas impressionnée, depuis le temps…Elle me répond, comme d'habitude, non, bien sûr, je ne vais pas te croire, mais dis toujours. Je lui raconte ma mésaventure. Elle éclate de rire. Elle est comme ça Hélène, il t'arrive une tuile, elle commence par rire, on ne sait jamais ce que la suite peut nous réserver. Puis entre deux éclats de rire, elle me conseille de prendre une serviette en papier, de la poser par terre. Enfin, ce n'est pas tout à fait vrai. Au début, elle me propose de se glisser sous la table et de me gratter le gras des semelles avec une fourchette, mais je refuse énergiquement, Hélène à quatre pattes sous la table du déjeuner, que vont penser tous ces Hollandais qui font la queue devant la machine à café. Devant mon refus, elle me propose donc de poser une serviette en papier par terre, de frotter ma semelle contre la serviette en papier, énergiquement, et effectivement, ça marche, en ce sens que la serviette en papier se colle contre la semelle et dissimule entièrement le corps gras. Je me lèverai tout à l'heure et je traverserai la salle à manger avec cette serviette en papier surprenante certes, mais sans laisser de taches de gras sur la moquette ni risquer de glisser sur le sol en marbre. Nous discutons ainsi le bout de gras pendant quelques minutes, de manière animée.
Réfléchissons ensemble un instant. Cet incident n'a rien de vélocipédique. Il aurait pu l'être si j'avais porté des chaussures de coureur cycliste, avec une béquille qui s'enclenche dans la pédale et qui donne aux coureurs professionnels cette allure claudicante que les profanes attribuent parfois à un excès de testostérone. Je porte des chaussures de ville et le beurre aurait pu tout aussi bien adhérer à mes semelles dans la salle à manger d'un hôtel à l'occasion d'un colloque sur les fresques militantes de Falls Road.
Faut-il se limiter au vélo et incidents collatéraux? Ce serait sage. Si je racontais ma dispute avec le serveur du wagon restaurant au sujet d'un menu, l'incident s'amenuise à mesure qu'il s'éloigne et l'ennui s'installe. Les menus locaux: polenta et morue, asperges avec œuf mollet. Les villas de Palladio. Tout se visite à pied, à cheval, en voiture, à moto, en autocar et à bicyclette.
Retour à la bicyclette. C'est le seul loisir dont le plaisir le plus extrême est quand il s'arrête. A mesure que le temps passe, les souvenirs d'enfance se font plus pressants et voici que se rencontrent sous le casque protecteur les engagements de jeunesse et les douleurs cyclistes. Boris Polevoï écrivit Un homme véritable que je lisais à la libération. Le héros, Alexis, me semble-t-il me souvenir, était un officier de l'armée de l'air soviétique pendant la grande guerre patriotique. Il avait de nombreux succès à son actif et puis un jour, ce fut la catastrophe. Son avion fut abattu par un bandit fasciste et par traîtrise et chut, en plein hiver russe, dans une épaisse forêt. Alexis parvint à se dégager de la carcasse de son appareil et à se traîner dans la neige jusqu'à un chemin verglacé. Il se rendit compte que ses jambes ne répondaient plus à son cerveau et qu'il devait ramper pour se déplacer. Grâce à l'emplacement des mousses sur les troncs d'arbre, aux étoiles la nuit et au soleil le jour, il se dirigeait vers son ancienne base. Il se trainait, il buvait la neige et se nourrissait de baies protégées du gel par cette même neige. Parfois, il se laissait pénétrer par une douce torpeur, il avait envie de tout arrêter, de sombrer dans un sommeil dont il savait qu'il ne se réveillerait jamais. A ce moment, quand la tentation de l'abandon se faisait forte, il pensait que le chef suprême, le héros patriotique, Staline, n'accepterait jamais le renoncement. Est-ce qu'il renonçait, lui? Jamais. Pourquoi renoncerait-il, pourquoi ne suivrait-il pas cet exemple? Il le devait, il le devait à sa patrie, il le devait à son parti dont il était membre, il le devait à son chef qui jamais ne dormait dans son bureau du Kremlin, tout le monde savait que la lumière restait toute la journée allumée. Alors, il se redressait sur ses avant-bras en pensant à l'ampoule incandescente, il criait "Staline! Staline!" et résistait ainsi au sommeil assassin. Alexis se traîna ainsi pendant des semaines, finit par rencontrer une patrouille de soldats russes qui lui permirent enfin de s'évanouir. Malheureusement, on dut lui amputer les deux jambes, gelées, et avec les prothèses, il réapprit à danser, puis à voler, et devint ainsi héros de l'Union soviétique, cette suite est moins utilisable pour mes épreuves randonnières. Quand le vent se met à souffler, toujours debout, sans répit, sans rancune, sans pitié, sans peur, toujours dans la même direction, droit sur la poitrine, que la fatigue use les mollets, que le moral se lime, que la tentation du pied à terre s'insinue dans les tissus, alors je repense à Alexis qui traînait dans la neige ses jambes mortes et je crie "Staline! Staline!" et je retrouve la force d'appuyer sur les pédales. Staline! Staline! C'est ce cri qui me redonne du courage, et peut-être que dans deux ou trois générations, un descendant refera ce chemin en criant "Yes, we can!". A bout de force, nous arrivons à nous traîner jusqu'au bar de l'hôtel où nous nous évanouissons dans les bras d'un serveur italien, et je crie, surtout, pas d'amputation, s'il vous plaît.
A Vicenza, nos vélos ne sont pas encore arrivés et nous en louons deux autres pour visiter la ville en passant par la rue principale, qui se nomme Via Palladio, car l'architecte Palladio a construit de nombreuses villas qui sont prétextes à voyage. Il a construit le théâtre Olympique dont les murs soutiennent un moment les guidons.
Le lendemain matin, le guide de l'agence organisatrice nous présente les documents et j'ai su tout de suite que ce serait grave. Déjà, dans le train, les T2, par la compagnie présentés comme le sommet du luxe, on est enfermé dans un espace de deux mètres sur un mètre, on ne peut pas bouger, il faut déplacer l'échelle pour se laver les dents, ils se foutent de notre gueule ou quoi? Que fait l'Europe? Mais ça n'a rien à voir avec le vélo, et je m'arrête. Ce qui a à voir avec le vélo est le discours de l'organisateur qui arrive une demie heure en retard et nous tend deux livrets, l'un avec des itinéraires illisibles pour le daltonien que je suis: prenez la piste rouge, puis la verte. Comme à l'hôpital Bichat, invité au centre de rhumatologie, je me retrouve en cardiologie. Les indications sont recopiées d'un système de positionnement par satellite (SPS). Elles conseillent de repérer l'entrée d'une église, d'en contourner le porche, puis de prendre un chemin de terre pendant trente-cinq mètres et tourner à gauche après l'épicerie, ils se foutent de notre gueule ou quoi? Il faudrait faire tout le chemin à pied pour suivre les indications. Pour moi, une piste cycliste, c'est une route réservée aux cyclistes où des panneaux indiquent la direction: vers Padoue, vers Rome, vers Venise, et roule tranquillement au bord d'un cours d'eau jusqu'à la prochaine terrasse. Pour moi, une piste cycliste, ce n'est pas le terrain enneigé, verglacé où il faut traîner le vélo pendant des jours et des jours en criant Staline! Staline! Ici, les pistes cyclistes sont des rubans goudronnés où une armée de voitures et de motos tentent d'exterminer les rares cyclistes qui prétendent se rendre de Bassano à Trévise avec des engins silencieux, non polluants, à deux roues, sans moteur. Ils trouvent, ces conducteurs d'engins agricoles, de tanks, de voitures blindées, que nous occupons trop d'espace en longueur (environ deux mètres) et trop d'espace en largeur (environ cinquante centimètres), ils tentent donc en permanence de nous pousser dans le fossé, de nous couper la route, de klaxonner quand nous nous arrêtons pour boire de l'eau, de klaxonner quand nous changeons de vitesse, quand nous démarrons. Nous leur faisons la guerre avec nos moyens à nous, par les méthodes de la guérilla urbaine, par le terrorisme du pauvre. Dès qu'il y a un embouteillage, un feu rouge, nous nous faufilons entre les voitures pour arriver au premier rang, et ils sont obligés d'attendre qu'on démarre pour démarrer aussi, et ils klaxonnent, ils turlututent, ils hurlent, ils font des bras d'honneur, dressent des index voluptueux, nous insultent italien ou en dialecte vénitien. Mais malgré tout, ils doivent attendre qu'on veuille bien démarrer, nous, on prend notre temps, on sait qu'ils peuvent tout nous faire, sauf nous écraser parce que les constats les feront arriver en retard au bureau.
A Asolo, village perché des Dolomites, la route grimpe et je crie Staline, Mao Ze Dung, Che Guevara et Strauss-Kahn. Quand nous approchons de la place centrale où nous attend une bibite fraîche, la voie se rétrécit au point où la circulation est alternée, réglée par des feux de circulation dont le vert de l'un rougit l'autre. Un endroit idéal pour la guérilla urbaine. Vous vous engagez sur la rue en pente montante, votre allure modérée provoque l'ire de l'automobiliste suivant, il klaxonne, vous ralentissez, il klaxonne de plus belle, vous posez pied à terre, vous lui demandez ce qu'il veut, il dit, poussez vous, je veux doubler, je dis avec des gestes car je ne parle pas italien, mais la prochaine fois, j'apprendrais quelques mots (la rue est trop étroite, ne vous énervez pas, ralentir, c'est diminuer la dose de CO2), mais en attendant, je mets mes bras en rond, puis je les étends pour indiquer que la rue est trop étroite pour doubler. L'automobiliste, une jeune italienne par ailleurs en d'autres circonstances je ne sais pas ce qu'il aurait pu se passer, mais sans doute autre chose, car elle me crie: semaphoro! Semaphoro! Comme moi tout à l'heure, je criais Staline!, avec la même foi, avec la même intensité. Je comprends son angoisse quand je me rends compte que pendant notre discussion si peut appeler ça une discussion, l'autre feu est passé au vert, une file de voitures descend la côte, rencontre l'autre file de voitures, moi, je me faufile en passant par le trottoir et je déguste la bibite fraîche au son d'une symphonie de Pierre Henry.
Dans certains quatre étoiles, le portier nous descend les vélos au parking. Dans d'autres quatre étoiles, nous nous coltinons les rampes, les escaliers en béton, les araignées, les tuyaux d'échappement et les ascenseurs dont les tapis sentent le moisi. Nous faisons le projet d'écrire un guide des hôtels uniquement pour cyclistes, en fonction de l'accueil des randonneurs. Dans ce guide nous classerons aussi les transports de vélo en fonction de leur amitié pour leurs propriétaires et leur engin. Je peux vous dire tout de suite que de point de vue, les trains italiens arriveront sans doute derrière les chameaux de Mongolie. En queue de liste. De Mestre à Venise un pont nommé Pont de la Liberté relie les deux points par une autoroute fréquentée par des bandes d'assassins à la recherche de cyclistes solitaires. Les camions vous frôlent, les bus vous rasent, les motos vous bousculent. Des boutiques de paris se sont ouvertes de chaque côté de la voie pour miser sur les chances d'arriver en vie des deux roues sans moteur. Pour éviter ce trajet où pourrait se tourner un générique pour une suite d'Indiana Jones, nous décidons de prendre le train à Maghera. Maghera-Venise, trois euros par personne, trois euros cinquante pour les vélos. 6 et 7 treize euros. Je passe sur la mauvaise humeur de l'employé qui nous renseignait, car il était maussade avec tout le monde, pas seulement avec les cyclistes et j'ai promis de ne rendre compte que de l'aspect vélocipédique de ce voyage, autrement, on irait où? Aucun contrôleur sur le quai pour nous dire où se trouve le compartiment à vélos. Nous nous plaçons au milieu du train. Nous attendons. Nous demandons ici et là mais personne ne répond. Le train arrive. Nous ne voyons pas de compartiment à vélos. Nous voyons des wagons avec énormément de voyageurs, trois marches très hautes qu'il faut grimper, même sans vélo c'est difficile, c'est de plus en plus difficile avec l'âge, car il faut traîner le vélo, plus les années qui s'accumulent et pèsent. Nous laissons passer les voyageurs, car si nous mettons les vélos dans le sas, personne ne peut plus passer. Hélène monte en premier, je porte le vélo à bout de bras, était-ce le sien ou était-ce le mien, quelle importance, dans la tourmente, fou qui fait ces distinctions absurdes, de toute manière, il fallait monter les deux vélos, ça n'avait pas de sens de n'en monter qu'un seul et on n'allait pas se faire des politesses, non, je te prie ton vélo d'abord, nous étions pressés, sans nous faire de souci extrême, car notre expérience nous a appris que le contrôleur ne sifflait le départ du train que lorsque tous les voyageurs et tous les vélos sont rangés dans les wagons. Sauf à Maghera, en Italie du Nord, en Vénétie, l'endroit où la Ligue du Nord fait ses meilleurs scores. A Maghera, il y a dans le sas Hélène avec un vélo par terre qu'elle tentait de relever pour laisser la place au vélo suivant, était-ce le sien, était le mien, qu'importe vraiment, ce genre de question n'a aucun sens pour le récit. Moi, en bas, tenant le vélo à bout de bras pour qu'Hélène l'attrape. Et l'horreur. L'impensable. L'indicible. L'inracontable. On ne nous croira pas et pourtant. Je, d'en bas, et Hélène, d'en haut, voit la porte du wagon se refermer lentement, un sifflet a donné le signal du départ, moi, je grimpe sur une marche, de la main gauche, je repousse la porte, en poussant aussi de mon épaule, de mon torse, de l'autre main, j'essaie de monter le vélo et à force je finis par poser le vélo, était-ce le mien, était-ce le sien, franchement, quelle importance? Je m'affale sur les deux vélos, Hélène était là-haut et elle criait, elle hurlait, elle me voyait déjà coupé en deux et moi lui demandant bêtement quelle partie elle préférait et elle me répondait toujours qu'elle préférait coupé en deux dans le sens de la longueur, c'est plus facile de choisir. Et Hélène qui me dit qu'elle avait eu très peur, tellement peur que maintenant, elle pleure et je la console en lui disant ce n'est pas grave, maintenant, nous sommes dans le train pour Venise. Et Hélène était furieuse parce que personne n'est venue l'aider et moi je ne sais pas toujours pas où est le signal d'alarme. Les gens nous regardent en fronçant les sourcils, ils se demandent s'ils vont pouvoir descendre avec les vélos qui barrent la porte. La vérité m'oblige à dire qu'en montant les marches du grand pont blanc tout neuf, un jeune homme nous offre de nous aider à gravir les marches, enfin quelqu'un qui n'a certainement pas voté pour la Ligue du Nord.
Entre Venise et Padoue, nous nous arrêtons dans un estaminet pour une menthe à l'eau et un sandwich thon mayonnaise. En face, une église et un mail. C'est le jour du marché. Nous avons fait vingt kilomètres, c'est la première étape. Il est midi passé. Le soleil brille. Deux amis de bar dégustent un verre de vin blanc sur la terrasse. Ils parlent sans s'écouter, s'écoutent sans se parler. Ils nous demandent d'où nous venons, regardent Hélène avec insistance, lui demandent son âge, me demandent mon âge, calculent, s'étonnent, condamnent, demandent une bise. Nous reprenons la route, arrivederci. Une flèche nous intime de tourner à gauche, un grand pont, nous avons demandé à la serveuse quelle était la ville, elle nous avait dit, nous prenons le pont, nous roulons, plus de flèche, dix kilomètres, nous arrivons à un endroit délicieux, c'est le jour du marché, il est deux heures passées, le soleil brille, deux amis de bar dégustent un verre de vin blanc. L'église, le mail, le temps s'est arrêté, nous sommes revenus au point de départ, dix kilomètres en plus d'une étape de soixante, les papis regardent Hélène avec insistance. Nous reprenons une menthe à l'eau.
Recette: vous prenez une Hélène à la peau blanche, aux muscles relâchés. Vous la mettez à rôtir sous le cagnard de la Vénétie, vous l'arrosez de menthe à l'eau, de capuccino, de martini, ajoutez du parmesan râpé, de la morue à polenta, des pointes d'asperges en sauce, quelques villas Palladio, servez chaud.
Chaque année la même lancinante question. Pourquoi cette randonnée dont nous aurons tant de raisons de nous plaindre? Pourquoi affronter le vent, la pluie, les coups de soleil, les lèvres gercées, les mains calleuses, les camions fantômes, les cartes inutiles, les irritations à l'entrecuisse, les crampes du mollet, les trains forteresses, les côtes à suer, les descentes à déraper, les crevaisons. Chaque année nous reposons la question, chaque année, nous pensons à la prochaine randonnée où nous allons à nouveau nous poser la même question. Et nous nous retrouvons dans un bar à commander une menthe à l'eau, c'est le jour du marché et deux papis parlent sans s'écouter. Pourquoi?
Nous ne trouvons pas la réponse parce qu'elle est trop simple, elle est là sous nos yeux. La randonnée vélocipédique sert d'abord à tester la solidité des liens d'une paire d'êtres humains. En vitesse de croisière, quand rien ne se passe, rien ne se vérifie. Le café coule le matin, le whiskey fraîchi par les glaçons voile le regard, le générique précède la crêperie, Noël transporte les jeux électroniques, as-tu bien dormi. En randonnée, chaque instant est une tempête, la traversée de l'Atlantique à la rame, la montée de l'Everest pieds nus, le malaxage du béton de la terrasse à la petite cuillère, le creusement d'une tranchée d'évasion avec les ongles. Donc, chaque instant pourrait, devrait, nécessairement, rompre les liens traditionnels, exploser les habitudes, arracher les bittes d'amarrage. Si tout tient bon, si les liens construits ont tenu jusqu'à la fin du voyage, le moment est alors venu de préparer une autre épreuve pour vérifier leur solidité.
Maurice Goldring Paris juin 2010.

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