jeudi 3 janvier 2013

voyage madrid





Madrid 2012-2013


            À quoi bon voyager ? Plus on voyage, plus on se pose la question, forcément. Déplacer la vie quotidienne dans l’espace d’une valise à roulettes où doivent tenir le linge de corps, sous-vêtements et survêtements, le linge de cœur, produits d’hygiène buccale, pastilles, linge de l’âme, téléphone portable, livre imprimé, un appareil photo. Dans le train qui nous attend à Irun, nous posons nos articles vitaux et le siège se replie. Les voyageurs nous regardent comme si nous n’avions pas le droit d’être ici, Pour autant que je sache, autant qu’eux.

            Arrivée à Madrid, à la gare Chamartin, excentrée, alors que la gare Atocha est tout près du Musée du Prado, mais on ne choisit pas. Le chauffeur nous regarde avec respect quand nous lui indiquons l’adresse, mais s’il voyait la taille de notre chambre, il nous aurait regardés autrement. La caisse commune paie la course, nous nous regardons en souriant, personne d’autre ne paie que la caisse commune, c’est une invention personnelle, aussi ravageuse financièrement que l’exil fiscal complètement légal. Personne ne paie, c’est la caisse, et plus vous mettez d’argent dans la caisse commune, plus vous échappez aux nécessités fiscales.

            Du point de vue politico-sociologique, il n’y a pas grand-chose à dire car la lecture assidue, avant le voyage, des tarifs du Prado, du Musée Thyssen et de la Reine Sofia, ainsi que des statistiques du chômage qui nous informent qu’un Espagnol sur quatre n’a pas d’emploi. Ou plutôt est inscrit dans un bureau de chômage, ce qui ne vaut pas dire qu’il ou elle ne travaille pas, mais qu’il ou elle travaille, si il ou elle travaille, je dis il ou elle parce que le chômage frappe plus les hommes que les femmes, les emplois dits masculins sont plus touchés par la crise : industrie, bâtiments, alors que les emplois traditionnellement féminins, emplois de soins et de service, sont moins touchés par le chômage. Heureusement qu’il y a ce travail au noir, sinon, si un quart de la population adulte se trouverait sans emploi du tout, ça se verrait dans les rues, six millions de personnes agglutinés devant les offres d’emploi, on ne pourrait plus se déplacer. Or, honnêtement, à passer ainsi trois ou quatre jours dans la capitale, Madrid, on ne remarque pas plus la misère qu’à Paris, ou il n’y a que dix pour cent de chômeurs, presque trois fois moins, et que la mendicité est plus spectaculaire qu’à Madrid. Je ne dis pas qu’à Madrid, il n’y a pas de mendicité, je dis qu’elle est moins spectaculaire. Nous avons pris le métro six fois à nous deux, c'est à dire chacun trois fois, ça fait bien six fois, non, nous n’avons croisé aucun mendiant dans le métro, ni aucun  chanteur ou musicien de la Manche. Nous avons croisé dans les rues beaucoup de violonistes, d’accordéonistes, de comédiens grimés qui imitent des nouveau-nés, des chiens, des chevaliers, des pères Noël, des anges, tendent les bras, se font photographier avec des tout-petits. Autre indication de la misère : les taxis. Il y a un grand nombre de taxis. Il y a plus de taxis à Chamartin que de voyageurs qui débarquent en provenance d’Irun ou de San Sebastien ou de Tolosa, ici à la gare de Chamartin, ce sont les taxis qui font la queue et pas les voyageurs, du point de vue des voyageurs, c’est une bonne chose, c’est sans doute moins bien pour les taxis, celui qui nous a pris a sifflé d’admiration quand nous lui avons donné l’adresse, mais nous n’allions pas lui expliquer que c’était un package, trois nuits pour une misère, associé au voyage Renfe et à l’entrée de quelques spectacle Flamenco. Je me rappelle Liverpool en crise, on levait la main pour se gratter la tête, à cause des pellicules, et quatre ou cinq taxis s’arrêtaient comme des agneaux autour de leur mère. Il est donc malaisé de se rendre compte de la crise, une personne sur quatre qui cherche du travail, c’est aussi abstrait que de dire une personne qui naît aujourd’hui est chinoise, ça ne vaut pas dire qu’un bébé sur quatre  a les yeux bridés dans les maternités parisiennes.

            Pour le reste, c’est pareil à pleurer. Les vendeurs à la sauvette ont des toiles en forme de filets de pêche, quatre œillets et des cordages, il suffit de tirer vers le haut pour que la toile tendue sur le trottoir devienne un baluchon, je n’ai pas vu ça du côté de Barbès ça me semble beaucoup plus artisanal, ils tirent à la main les quatre angles de leur toile et font un nœud, alors que le principe d’un filet de pêche, c’est beaucoup plus pratique. Il pourrait y avoir entre Barbès et Château-Rouge des vendeurs à la sauvette de baluchons automatiques en forme de filets de pêche, ça ferait un malheur. Quand des voitures de police apparaissent, les vendeurs à la sauvette tirent brusquement sur le cordon central rattaché aux quatre œilletons des quatre angles de la toile et en un seul mouvement, se retrouvent avec un baluchon légal négligemment replié sur l’épaule comme une veste un jour de soleil. C’est vraiment pareil à pleurer cette course éternelle, cette fuite devant les patrouilles de police qui de temps en temps saisissent la plume d’un masque de Noël ou une perruque d’un roux flamboyant. Ils se mettent à courir Plaza Mayor, Puerta del Sol ou Gran Via. Plaza Mayor, sous les arcades comme celles de la place des Vosges, les sans abris préparent leurs cartons pour passer le réveillon du jour de l’an. La différence ici est que les gens qui font la manche ou qui vendent à la sauvette sont moins étrangers qu’à Paris. Ici, ils sont foncés de souche. Je n’ai pas vu à Madrid le marché de la misère, les biffins, les marchands de cigarettes, les dealers. En revanche, oui, des Africains vendent des contrefaçons Vuitton Gucci, Dior, autant qu’à Paris, ainsi que des jouets d’enfants qui s’envolent dans les airs en sifflant et en clignotant.

            Deuxième différence, la vente est mieux organisée à Madrid qu’à Paris. À Paris, c’est l’offre qui crée la demande alors qu’à Madrid, dans les rues piétonnes du centre, c’est la demande qui crée l’offre, à une stupéfiante rapidité.  Les lois du marché s’adaptent aux calendriers, aux heures de la journée, aux modifications météorologiques. Plus on s’approche du réveillon, plus se vendent les perruques colorées brillantes, les chapeaux en guirlandes lumineuses, les lunettes clignotantes. On s’approche de minuit, on va manger la douzaine de raisins sur la Puerta del Sol, les marchands vous proposent sous cellophane des grains de raisins par grappes de douze. Il se met à pleuvoir, les vendeurs vous offrent des parapluies à trois euros. On imagine d’immenses ateliers clandestins qui basculent leur fabrication à flux tendu, la température baisse, voici des gants, il neige, voici des skis, le sida menace, voici des préservatifs.

            Madrid est une très belle ville avec des grands parcs dont le Retiro, très animé tous les jours par des animateurs, des guignols, (titeres), des fabricants de bulles de savon géantes. Nous visitons la ville et nous admirons les façades à partir d’un fauteuil de bus touristique, entre un parvenu russe et une jeune serbo-croate qui photographient à tour de bras et en se penchant pour éviter leur appareil, on voit bien comment c’est très beau.

            Trois musées principaux, le Prado, bien sûr, le musée de la Reine Sophia, le musée Thyssen. Le musée provoque du plaisir de la redécouverte plus que de la découverte, il faut bien le dire avec une certaine honte. On apprécie surtout de voir directement des œuvres très connues, les ménines de Velasquez, l’homme au mouton de Picasso, les nus de Goya, les chairs de Rubens, les canaux de Canaletto, j’ai déjà tout vu sur écran plat, au cinéma ou dans un autre musée, Guernica, par exemple, je l’ai vu à New York au MOMA avant que le tableau ne retourne en Espagne avec la démocratie.

            Le musée Thyssen est d’une inouïe richesse et mon plaisir est gâché par deux inconvénients. D’une part, ma sciatique est douloureuse quand je piétine et marche lentement devant des chefs d’œuvre, d’autre part, je me demande en regardant ces Cézanne, Courbet, Kandinsky, lesquels proviennent des ventes de l’Hôtel Drouot après saisie des biens juifs, et franchement, il y a prescription et c’est de mauvais goût,, mais autant je ne demande pas qu’on distribue des dafalgan en même temps que le plan du musée, je ne serais pas contre l’idée que sur les tableaux volés aux Juifs pendant la guerre, il y ait une petit mot d’information qui dirait simplement « tableau volé aux Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale » et racheté par la famille Thyssen qui n’a pas volé tous le tableaux de cette collection, parce que beaucoup de ces tableaux ont été achetés grâce aux bénéfices des tanks vendus à l’armée allemande pendant la guerre.

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