mercredi 13 août 2014

Le monde libre

Le monde libre


         La Seconde Guerre mondiale réunit les démocraties contre le fascisme, les Alliés contre les « puissances de l’Axe ». Nous savions tous où était le monde libre. Parmi les cinq grandes puissances du Conseil de Sécurité, deux, la Chine et l’URSS, n’étaient pas vraiment des démocraties. Mais elles avaient contribué à la défaite du fascisme, elles étaient donc dans le bon camp. La guerre froide cliva le monde différemment. Désormais, « le monde libre » s’opposerait aux dictatures communistes. Encore une fois, les lignes de fracture réunissaient des démocraties réellement existantes et des pays dictatoriaux, en Amérique latine, en Europe avec l’Espagne franquiste, en Afrique, avec des puissances colonialistes en guerre contre la libération des peuples. Pourvu qu’ils prennent position contre les ennemis du monde libre. D’où une confusion persistante. Les partisans d’un camp disposaient d’arguments importants contre les partisans de l’autre camp et chacun avait sa besace de propagandistes pleine de prisons, de camps et de massacres.

         Le temps n’est-il pas venu où l’expression désuète pourrait reprendre tout son sens, sans ambiguïté, sans confusion ? Les conditions fixées par l’Union européenne pour qu’un pays puisse envisager son adhésion en définissent les contours. Une économie de marché, un système politique fondé sur des élections libres, libertés collectives et individuelles, respect des choix individuels de croyance, de comportements sexuels. Interdiction de la torture et de la peine de mort.

         Pour les extrémismes de gauche et de droite, ces libertés sont formelles, elles permettent d’exploiter les hommes et les peuples, elles sont au service des classes dominantes et de leurs laquais : intellectuels et journalistes.

         La reprise de cette expression ne vise pas à nous donner bonne conscience, à célébrer bruyamment notre appartenance au « monde libre ». Elle permet de poser quelques questions à contretemps.

         Aux pourfendeurs du capitalisme et de sa variante démocratique, qui défendent les couches populaires, les pauvres et les opprimés, peut-on faire remarquer que les gens qu’ils défendent s’empressent de quitter, quand ils le peuvent, les pays où ces « libertés formelles » sont absentes pour se diriger vers les pays où le marché et ses serviteurs sont au pouvoir. Il n’y a guère de mouvement migratoire vers la Corée du Nord, Cuba, la Russie de Poutine, ni vers les pays arabes. Les pays qui attirent le plus les pauvres et les opprimés sont les Etats-Unis du grand capital, la Grande-Bretagne de Cameron, l’Europe de Barroso. Est-ce une remarque pertinente ?
        
         Autre question gênante. Dans cette définition, Israël fait partie du monde libre et ses adversaires n’en font pas partie. Les mouvements de population à nouveau en témoignent. Les Africains qui cherchent à émigrer ne choisissent pas les Etats arabes, ni la Cisjordanie. Ils sont plutôt attirés par Israël. Et les Arabes qui vivent en Israël ne cherchent pas à émigrer vers la Palestine ou d’autres pays arabes.

Encore une question gênante : les manifestations de solidarité à l’égard des Palestiniens n’ont lieu que dans le monde libre. Il n’y en a pas dans les pays arabes, ni en Corée du Nord ni à Cuba. Il y en a même en Israël. Mais pas en Russie.  Pas en Chine. Il y a des manifestations de solidarité à Londres, Madrid, Rome, Berlin, Stockholm, Dublin, Amsterdam, Tel-Aviv. Pas beaucoup à Budapest ou à Téhéran. Ou Alger, ou Caracas. On pourrait donner alors cette définition du monde libre : celui où se produisent des manifestations de solidarité à l’égard des Palestiniens.

Faudrait-il alors tout accepter au nom de la défense du monde libre ? Au contraire. Défendre le monde libre, c’est constamment manifester pour qu’il reste libre. Pour qu’il n’utilise pas dans la lutte contre le monde non libre des méthodes propres aux dictatures. Exécutions sommaires, écoutes des journalistes, répressions hors mesure avec les nécessités de la défense de la démocratie. Pour qu’Israël reste dans le monde libre, il faut que les Israéliens se demandent pourquoi les manifestations les plus importantes de solidarité avec les Palestiniens ont lieu dans le monde libre. Pour accéder au monde libre, les Palestiniens pourraient  se poser la même question.  



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