dimanche 14 octobre 2018

J'ai embrassé un flic


Un gendarme français reçoit une décoration des autorités espagnoles pour sa contribution à la lutte contre le terrorisme d’ETA. Cette cérémonie se tient vendredi 12 octobre le jour de la fête espagnole de la Vierge de Pilar, patronne des Gardes Civils. La cérémonie sera présidée par le gouverneur-délégué socialiste de Guipúzcoa.

 

A 11 heures, messe dans la chapelle de la caserne. A midi, revue militaire, puis remise des décorations. L’évêque de San Sebastian côtoie des officiers en uniforme de parade. Même certains enfants porteront l’uniforme de leur papa ou maman. D’autres auront des armes factices.

 

Les militaires portent leur uniforme de gala et les civils des « vêtements convenables » dit l’invitation. Il est recommandé aux dames de ne pas porter de chaussures à talon, car la cérémonie dans le jardin de la caserne. Malgré cette recommandation, beaucoup de dames sont en robe fleurie, décolletée, coiffées et talons aiguilles.

L’adresse de la caserne est Inchaurrondo. Nous descendons à la station du topo de ce nom. Un immense escalier mécanique nous entraîne à la surface. J’ai l’invitation dans la poche. Nous approchons des grilles, grande ouvertes. Le garde ne nous demande pas l’invitation. Que l’on puisse ainsi pénétrer dans le périmètre de la caserne des gardes civils est un bon démenti pour ceux qui persistent à penser ou à croire ou à nous faire croire, que le conflit n’est pas terminé. Un ensemble hétéroclite de menteurs, d’imbéciles, d’idiots utiles, d’affabulateurs ou de cyniques.  Le conflit basque est terminé depuis que n’importe qui peut pénétrer dans le périmètre de la caserne Inchaurrondo sans être contrôlé.

Quand nous arrivons, la messe est dite. Les gardes civils paradent. Lever des couleurs. Je vois un carré avec des sièges vides, des femmes, des jeunes. Je m’approche, je m’assois. Les médailles sont remises. Encore des médailles. On appelle les familles. Je m’aperçois que les femmes et les hommes se lèvent à mesure que s’égrènent les noms. Bientôt, je serai seul et un garde viendra me demander à quel titre je suis assis dans le carré des familles de victimes. Je me lève, plutôt rester debout que d’occuper une place que je ne mérite pas.

Le vice-gouverneur socialiste prononce un discours très politique : l’ETA n’existe plus parce qu’elle a été vaincue. Sur le terrain et dans la population. Dans cette défaite, dit le gouverneur, vous avez joué votre rôle, pour défendre la démocratie contre le terrorisme.

Dans cette caserne, on a torturé des prisonniers basques. On crie « España » et la foule répond viva ! On crie Guardia civil ! La foule réponde Viva ! Les gardes civils ont gardé le même chapeau noir brillant du temps du franquisme. La cérémonie s’achève, je vais serrer la main à mon ami médaillé. Les familles prennent des photos. L’évêque se tient au premier rang de la parade. J’ai l’impression de figurer dans un film de Bunuel.

J’entends à nouveau, devant cette caserne, les cris de ceux qui ne supportent pas ma dénonciation du terrorisme de l’ETA. Et les tortures ? Et le GAL ?

A nouveau, il faut revenir à l’essentiel. La barbarie des uns ne peut jamais légitimer la barbarie des autres. Les nazis pouvaient « justifier » leurs camps par le goulag, les staliniens les camps soviétiques par les camps nazis. Dans cette spirale infinie, toute dénonciation devient impossible. La barbarie d’ETA ne peut pas être justifiée par les tortures de la caserne d’Inchaurrondo. Et aucune barbarie d’ETA ne peut justifier la torture dans cette caserne qui me fait face.

Les différences apparaissent dans le récit post-terroriste. Personne dans la classe politique française n’a jamais cherché des « justifications «  des camps nazis. Alors que tout un segment de la population française a nié, ou pire encore, justifié, les camps soviétiques. De même aujourd’hui, au Pays Basque français, quel élu, quel parti, quel mouvement ose justifier le GAL ou les tortures franquistes ? Personne. Alors que jour après jour, des élus, des partis, des mouvements, expriment une certaine sympathie à l’égard de la barbarie d’ETA, négocient avec eux, les rencontrent dans leur prison, demandent des mesures d’amnistie.

Combattant la barbarie d’ETA là où elle rencontre une certaine sympathie, je ne peux pas la légitimer par la barbarie de ceux qui l’ont combattue. Je ne peux que soutenir ceux qui ont grandement contribué à sa déroute. Dans la caserne, un grand panneau regroupe les portraits des cent gardes civils abattus par l’ETA. Je vais serrer la main du gendarme médaillé. Au nom de La République en Marche.

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