vendredi 12 janvier 2018

élites


Elites

Entre l’heure où je me lève, entre cinq heures et sept heures du matin, j’écris des mots dont certains se retrouveront sur le livre des visages, sur un journal électronique. Sur mon journal électronique, quelques dizaines de lecteurs dont je connais le nom. Mes textes sont comme un voyageur de métro aux heures de pointe, perdu dans la masse, parmi des photos d’animal familier, des  paysages du soir et des nouvelles de l’appendicite du petit avant-dernier.

Certains de mes lecteurs disent « j’aime ». Je n’arrive pas, je n’arriverai pas, même sous la torture, à dire « me likent ». Pourtant il suffit de remplacer le k par un s pour que la phrase prenne sens. Quand j’écrivais des articles dans la presse communiste, puis dans la presse anticommuniste, puis dans des revues universitaires en français et en anglais, j’avais moins de j’aime. Moins de réactions que sur le livre des visages. Et depuis que j’écris sur le livre des visages, j’ai retrouvé des lecteurs de mes articles qui me disent qu’ils aimaient mes articles, mais ils me le disent maintenant, remarquez, il n’est jamais trop tard.

Des livres que j’ai écrits, certains ont été suivis de bonnes recensions, d’autres sont restés confidentiels. Tout ça pour dire que cette plage horaire de cinq à sept, quand j’écris au minimum une page parfois plus, est celle qui me rattache au monde. Ensuite, je lis, je dors, la presse, des livres, je dis bonjour.

Je fais partie d’une élite qui sait que la terre est ronde et qu’elle tourne autour du soleil et pas l’inverse. Une élite qui ne croit pas en Dieu. Je suis entouré de gens qui croient en Dieu, qui croient en une équipe de football ou de rugby, qui pleurent quand une chanson s’arrête. Ils pensent que je les méprise. Pas du tout. Une élite n’existe qu’en relation. L’élitisme est un rapport, une opposition, une façon de faire face. Tout le monde fait partie d’une élite. Par rapport.

Je ne vais pas demander pardon d’avoir travaillé, réfléchi, confronté, discuté, cherché dans les archives de Paris, Londres, Dublin, Belfast, New-York, participé à des colloques où l’on me demandait des preuves, des traces, des hypothèses, écrit des articles acceptés ou refusés. D’être un intellectuel dont la carte d’identité est d’avoir des activités intellectuelles.

Il y a des gens qui méprisent les élites, qui disent qu’elles ne connaissent pas le peuple, qu’elles ne prennent jamais le métro, qu’elles n’ont jamais des fins de mois difficiles. Des démagogues de l’extrême vacuité, à gauche ou à droite. Ceux qui méprisent les élites méprisent le peuple. Ils pensent que le peuple n’est pas capable de penser.

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